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Journal - Page 2

  • "Chemin faisant", un poème de Daniel Martinez

    Des liserons de nuit à ceux du matin, le chemin s'ouvre et me rapproche de vous, de toute une géographie de sèves et de fibres tandis qu'autour d'elles de jeunes enfants forment et dénouent des cercles, de plus en plus larges, de moins en moins prévisibles, posent sur leurs visages de grands masques de papier, d'un bleu qu'on ne croirait pas. Du bout des doigts ils imitent les flocons de neige, la neige du souffle contre l'humus devenu blanc – cette image un peu floue dont on dit qu'en elle nous tâchons de retrouver un autre entre mille qui ne serait que nous-même – ils échangent leurs noms et feignent de s'éprendre tour à tour de l'ombre démesurée que fait la roue sur le mur qui plonge en un lieu sans mesure réelle et fixe à jamais nos enveloppes corporelles sur les nuages au fond de l'eau, pour ainsi dire perdues au sein des dieux rêveurs.
    Là, cherchant mes mots dans un lointain originel, ceux qui dans la bouche ont un goût de feu, j'ai retrouvé la voix devant cette fête diurne. Captée d'un autre temps comme si la photographiant ce n'était pas son écho visible qui m'attendait en fin de compte mais l'effet du passage à la réalité ; et que l'opération chimique, l'impression, l'exposition si courte fût-elle, découvrait entre des milliards de poussières, entre le vif et le mort, l'énigme de soi, serait-elle alors en passe d'être résolue... Si nous avons tous été séparés de la mère magistrale, tu t'avises, mon Atma, que ce que tu avais pris pour un corps astral était une larme peu à peu élargie sur l'écrin, face à la douleur de n'avoir jamais rien su éterniser.


    Daniel Martinez

  • Journal de Daniel Martinez, le 20 juillet 2026 (extraits)

    A pied le long de la route, un chemin goudronné qu'empruntent les piétons dont je suis, gravissant à mesure le plateau de la Brie française, au-dessus de la ville de Meaux, bâtie comme chacun sait dans une cuvette. Il fait si chaud, j'avance mon sac au dos, comme dans mon jeune âge, le cœur y est toujours, mais les jambes peinent à présent. Dans cette région, beaucoup de plateaux portaient des noms de fermes ou de lieux-dits (par exemple Rocmont, la Cloche, Dormans, Rutel). Je m'arrête dans une échoppe qui vend du pain congelé et des viennoiseries, achète au gérant des lieux un escargot aux raisins secs, abondamment garni de crème pâtissière où prédomine la vanille, un régal ! Assis sur un muret, à contempler un ciel où coule lentement un lait bleu, une nostalgie silencieuse, une ouate, dans une attente figée. Se mettre en accord avec ce qui devant soi se retire pour mieux le rejoindre par la pensée.


    Dans le train qui m'a mené jusque-là, j'ai griffonné un poème, pour le plaisir – inachevé, mais qu'importe, voici :

         Ces petits riens qui nous sont
         plus présents que d'être
         l'un de ceux étourdi d'embruns
         emporté au large
         du parfait hasard
         pour la première grande fois


         afin de mieux recréer
         un autre temps celui
         que l'on rêve d'emprunter
         comme de se sentir porté
         par une irrépressible envie
         de tourner la page


         de se désagréger
         dans le blanc des jours
         porteurs d'espoir
         sous les vents contraires
         la course tourbillonnaire


         d'un destin dont les limites
         sans cesse se déplacent
         pour ne nous laisser
         que l'Infini en main.

    Le point final est-il bien nécessaire ?, fidèle à l'initiale mouture, on n'y touchera pas.


    Il est question de ceci : d'où viennent, où vont ces formes premières que l'on trouve retranscrites à chaque page des livres de la nature, de la pensée, de l'architecture, de l'art ? L'ailleurs et l'ici ne sont pas plus suspects l'un que l'autre, ce qui rend vaine toute singularité absolue, qui ne peut être humaine. Au final, rien n'est plus beau que ce qui ne répond à aucune demande et se développe sur son propre terreau.


    Daniel Martinez

     

  • Journal du 13 juillet 2026, de Daniel Martinez (extraits)

    Où descend des collines avoisinantes l'appel d'un ramier. L'air, une fantastique masse d'air, venue d'en face, rasant les replis, les recoins, soulevant les dessous, venant caresser les vignes, fluorescentes dans la lumière, leurs grappes tièdes et sucrées.
    Un sanglier a troué le grillage, du côté de Saint-Igny-de-Vers, une commune de montagne dans le Haut-Beaujolais, située entre le mont Saint-Rigaud et la vallée du Sornin. Un lieudit du village a pour nom La Roche, où cultivateurs et éleveurs prédominent.


    La terre, profonde soudain, qui absorbe un bleu bas délivre une nostalgie silencieuse, une ouate, une attente figée. Sur la pente, quelques maisons vides, fixées dans le paysage, posées sur des ocres jaunes ou rouges et des violines un peu lavande, un peu roncier. Qu'est-ce qui peut équilibrer une minute de vraie joie ? Quoi mettre dans l'autre plateau de la balance, question embarrassante. Car tout tient en un point, la pointe d'une flamme, quand chacun pense qu'elle est à lui et qu'il peut l'éteindre ou la rallumer à son gré. Quand seul le vrai brûle. Durablement.


    Sans crier gare, un léger vent soulève comme une draperie de théâtre un vieux journal qui traîne là, témoin de son temps, comme tu voudrais l'être de toi-même. Nous voici bientôt à la mi-juillet, allez, il te faut reprendre la marche, cueillir une baie, une girolle s'il se peut, te débattre en passant ici ou là les ronces, plus loin faire une pause sous un bouquet de hêtres à l'écorce douce au toucher. Puis s'étendre en regardant se balancer leur large couronne, et jouir de l'ombre dense qui en émane. Et cette forme qui vient de s'en extraire, lévitant, donne un sens au tout, venu du monde ou issu de soi.

     

    Une lettre du 12 février 1995, rédigée par Jean-Paul Michel à l'intention de Pierre Bergounioux, partant de "... ce haut-le-corps d'un enfant à l'encontre de tout l'univers qu'on lui proposait" jusqu'à l'avertissement amical : "ne néglige pas de considérer ce que peut la lecture, à cet âge ; combien les modèles qu'elle propose ont de forces, alors". Ici se trouve résumé ce qui nous anime, depuis le grec ánemos jusqu'au latin anima, souffle de l'âme en quelque sorte. Autrement dit, le moment même où l'on se sent ou pas en accord avec la référence parentale, ses préceptes et tout ce qui peut laisser à penser que la vie consistera à se laisser couler dans des moules préétablis. Me concernant, j'ai de longue date considéré que l'exemple au sens le plus large du terme ne saurait avoir valeur de preuve, ce qui m'a mis en porte-à-faux très tôt avec ce que l'on essayait de me faire admettre sans autre forme de procès. Il y a j'en conviens quelque orgueil dans cette attitude, mais pas vraiment facile à assumer, dans son ardente intensité.


    Le napolitain Erri De Luca écrivait : "J'ai dormi dans la pièce des livres de mon père depuis que je suis né jusqu'au jour où j'ai claqué la porte pour risquer ma vie tout seul... La bibliothèque se dressait autour de mon lit comme une tour, avec glacis, solitude, silence... où l'été les étagères suaient une fine poussière, une farine de pages." Lignes admirables qui montrent combien la lecture peut être une nourriture, spirituelle. Me concernant, c'était pendant l'heure de la sieste (dans le pays très chaud où nous avions établi résidence) que l'on m'enfermait presque dans la bibliothèque paternelle pour que je laisse se reposer mes progéniteurs (plus tard j'appris ce que signifiait "une sieste crapuleuse"). Mais c'était pour moi l'occasion de pénétrer si je puis dire en un lieu où je découvrais, émerveillé, la littérature, où Le Petit Prince voisinait avec Le Jardin des Muses
    , traduit par Franz Toussaint, sans compter Les Fleurs du mal dont je ne pouvais retenir à mon âge que le rythme des vers, les répétitions voulues pour mieux scander la Beauté à l'œuvre – et mille autres titres oubliés. Au vrai, la lecture agit en nous, évaluant nos pensées qui par là-même puisent à leur amont. La lecture est ce qui m'a permis d'échapper à l'emprise du monde. Ce, afin de ne pas entrer dans le jeu d'une commune unité, et n'ayant d'égards que pour la sorcellerie d'écrire, conçue comme manière de se distinguer. Sans plus ni moins.


    Daniel Martinez