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Diérèse et Les Deux-Siciles

  • Journal de Daniel Martinez, du 7 juin 2026 (extraits)

    Mon voyage est un voyage hors des mots. Les choses sont sans nom, tant et si bien que j'ai renoncé à en connaître la nature, au sens premier du terme, qui exclut la volonté humaine. Les choses existent au niveau de leur appellation, indifférenciées comme les animaux d'une espèce, les places, les fontaines que sais-je ?, les allées (en périphérie du quarante-troisième Marché de la poésie, aperçu celle de Pierre Dhainaut, jamais invité par les organisateurs pour autant – souci de se dédommager ?). D'itinéraires et itinérances, c'est bien pour ma petite personne d'un voyage initiatique qu'il s'agit, jonché de fabuleux hasards, dont certains auraient pu me faire perdre la vie, mais... n'est-ce pas la règle du je(u) ? 
    Au fil de l'existence, nous sommes confrontés à un mystère infini : car quel esprit au juste peut prévoir son avenir ? Au vrai, les instants préparés n'arrivent généralement jamais comme on aurait voulu qu'ils arrivent. A tout bien penser, un rien pourra sans crier gare altérer une destinée que l'on aurait voulu conditionner, inscrire à l'avance. Une destinée que l'on aurait voulu écrire au lieu qu'elle ne s'écrive (ou soit écrite).


    * * *

    La prévision, si elle est faite pour écarter la pensée de la mort, laisse celle-ci revenir dans mon inquiétude qui est comme un trouble de la prévision. C'est à la mort que je pense et ne pense pas. Un des amants de Lola Montès (un film d'Ophuls), soit le comte de Landsfeld, lui dit à peu près : "Il faut laisser faire la destinée." Elle lui répond : "Mais il ne faut pas provoquer de destinée impossible." (Elle s'éloigne d'un homme dont elle est amoureuse, comble des paradoxes !) C'est dans cette zone que se situe le trouble évoqué.
    C'est une inquiétude de l'écriture aussi. Ce moment de l'écriture d'une phrase commencée, où l'auteur ignore quel sera son déroulement, ce moment où l'on ne sait pas où l'on est : ce moment même, hors du déroulement.
    Le plus terrible dans l'histoire est que tout est repris dans ce trouble, non seulement le déroulement à venir, mais la nature qu'on tenait pour certaine, des actes passés, leur propre histoire.


    * * *

    Au réveil, me reviennent les premières scènes du film "Les lumières de la ville" (figures au final inversées, mais là sur le mode tragique), lorsque Chaplin est réveillé par la fanfare de l'inauguration du monument sous la bâche duquel il dormait. Dans sa gymnastique, pour se retirer, la main ouverte de la statue vient se positionner devant le nez de Charlot, qui fait une grimace insultante – une moquerie intelligente des canons de la culture petite-bourgeoise ? pour mieux suivre, d'un peu loin dans le temps certes, les leçons du Vagabond. Et ce qui touche au dogme est que je me sens alors parfaitement heureux, de ne pas être des leurs, mais sensible plutôt (c'est mon naturel pas franchement citadin pour le coup, qui pointe le nez) aux framées bruissantes des roseaux : ces leurres perçus aux portes du sommeil, avant qu'en soi le silence se fasse, princier. La boucle est alors bouclée.


    Daniel Martinez

  • "Le temps s'invente", deux prosèmes de Daniel Martinez

    Ciel qui ne serait que glissement de soie sur une lèvre enfantine, vive chaleur où l'ombre rare vole l'envie de boire au merle qui patiente sous les branches basses du noyer. Livre ouvert, aux pages éblouissantes : les mots à s'y loger, rythmés d'élans, d'avancées, d'abrupts silences ont su conduire l'esprit à bon port, butiner l'invisible aussi bien... puis creuser l'écho lointain, celui que laisse perler la Gondoire ici traversée à gué.


    Heures lentes à s'étendre, passées à voir trembler la bande rouge des coquelicots tandis qu'une nappe solaire couvre le vignoble voisin. Des silhouettes se dessinent ici ou là, semblent traverser par une brèche un muret en ruine, couleur de thé clair. Pas loin de la départementale qui sommeille dans les délices de Capoue, panachée de flammèches grisâtres, en retrait de toutes les perfections existantes. Un ramier de passage a cloué l'heure présente dans la mémoire : ainsi du regard, stoppé dans son vagabondage.


    Daniel Martinez
    le 10 mai 2026

  • "A travers les feuillages", un poème de Daniel Martinez

    Toute blanche dans l'herbe mouillée
    et l'odeur de ses mains qui traverse
    le drap de mousse dans les plis duquel
    on se regarderait dormir


    Ou plutôt le tête à tête
    de la parole avec les fibres
    et les humeurs d'un faux jour
    parole qui s'empresserait de paraître
    sans aucune certitude
    juste pour voir et s'entendre dire


    portée par ce qu'il y a de plus fragile
    anxieuse de connaître son destin
    la nécessité heureuse ou malheureuse
    sous le goutte-à-goutte d'un instant
    mille fois mutiplié


    pareille à quelque battement de coeur
    sous la rumeur ambiante
    et qui nous préserverait
    de l'ancrage et de la possession
    là tu la creuses avec chaque mot
    serait-il visible dans son tourbillon


    sans se décorporer de son double
    de sa petite joie maigre
    tu passes alors les mains
    à travers les feuillages
    pour les entendre respirer
    le lierre sur le muret tire à lui ses archers
    et le liseron croît sur les tôles luisantes


    Rien ne t'appartient vraiment
    tête renversée quand l'esprit s'agite
    à noyer les yeux
    d'ombres transparentes
    à découvrir et recouvrir
    une portion de vie
    entre tant d'images dispersées


    Daniel Martinez
    3/5/2026