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Journal

  • Journal du 7/8 juillet 2026, de Daniel Martinez (extraits)

    Quelque chose qui glisse, s'échappe au-delà, semblable aux rêves d'eau que je fais, eau qui me baigne, eau qui m'entoure, eau que je ne peux saisir, eau qui me prend. Fuyante, autant que provocante, elle provoque pour fuir. J'aimerais l'arracher à sa fuite, la retenir, la serrer entre mes mains : comme dans certains rêves où l'on voudrait secouer l'entraperçu, briser ainsi la sensation du rêve, qu'il s'interrompe et nous donne la réalité. Du souvenir naît alors la construction, ou plutôt la reconstitution. Car tout procède de la recherche, rien ne se doit mais s'enrichit de la part du monde que chacun dévoie à sa façon, dans un insensible glissement de l'objet au sujet.

     

    En mai 1984, paraît Fille de la montagne où Henri Michaux, qui nous quittera cinq mois plus tard, évoque dans l'un de ses textes intitulé "Enfant guérisseur" Le Miracle des abeilles blanches, lié à sainte Rita de Cascia. Récit selon lequel, peu après sa naissance, un essaim d’abeilles blanches serait venu autour du berceau du nourrisson sans jamais lui faire de mal. Dans la légende, ces insectes entrent et sortent de la bouche entrouverte de l'enfant, le plus "naturellement" du monde. Le poète a lui retenu du récit hagiographique l'image de l'irruption de l'irrationnel dans le monde réel. J'aime ce glissement de sens : de l'impossible au possible, alimenté par une ferveur défiant les lois de la raison. Ceci dit, j'entends "cette scène", sans parole aucune, là où s'inspire et se comprime l'infini, dans un irrésistible mouvement de systole et diastole : depuis l'enveloppe du corps donc à ce qui l'outrepasse.


    Tout dernier grand livre d'artiste (au propre et au figuré, pour un volume in-4 de 28 x 38 cm) auquel Michaux a concouru, de belle manière, paru en janvier 1984 : Hors de la colline, avec des poèmes de Vadim Kozovoï, ici et là superbement illustrés par l'auteur de Misérable miracle. Un livre sous emboîtage, en feuillets, enté de quinze lithographies originales, dont douze en couleur et deux à double page, les dix premiers volumes comportant chacun une gouache originale et une suite des illustrations sur papier du Japon. En monnaie du jour, l'ouvrage approcherait les 150 000 euros ! Il m'est arrivé d'en rêver,
    dans le campement de telle nuit porteuse, pour avoir vu exposés les exemplaires de tête. Dans ce dialogue avec le corps endormi où l'on amasse des trésors sans effort, aimantés par un désir diurne insatisfait, tremblant alors sous la mèche de nos yeux clos. L'esprit diversifié par mille verreries : bonheur. Intraduisible bonheur.


    Que suis-je venu goûter ici, face à cette villa, resplendissante au cœur de l'île, dans cette enclave même où enseignait jadis mon parrain, Boleslaw Gaska, polonais d'origine ? Dans un village de 9000 habitants à l'époque (les années 60), de nombreuses familles vivaient encore dans des habitations semi-troglodytiques (creusées dans la colline pour se protéger de la chaleur). Les maisons traditionnelles étaient blanches, à toiture plate, organisées autour d’une cour intérieure, conçues pour garder la fraîcheur.
    Impossible échange à cette heure, on y sent le vide qui s'est, d'année en année, insinué dans la demeure, un flux d'images me revient, qui se ramifient à partir d'un centre, en se rétrécissant à partir du capillaire.


    D'un battement d'ailes, une pie-grièche vient de se poser sur le perron, on distingue le scarabée qui se débat dans le bec de l'oiseau et l'attention que je lui porte efface presque la musique du silence qui, gravée sur le sillon des jours, refuse de s'éteindre.
    Une paix absolue émane du lieu à peu près désert et me laisse là sans pensée et sans voix. Flèche des aloès sur le tertre meurtri. Salive sèche des cailloux concassés qui nous bercent d'une illusion de trésors engloutis il y a de cela des millénaires.


    L'eau, le bord de l'eau, c'est bien elle. Excepté derrière les traits précis de son visage que je vois modelés par le vent chaud, je sens son corps flotter autour de la charpente osseuse. Son épiderme n'est pas la frontière qui borde sa peau, mais le fruit d'une transparence qui en appelle d'autres à mesure.
    Laisse-moi me retirer de ces épaules abandonnées, m'aventurer jusqu'à la pointe la plus avancée de notre être et y baigner mon visage, sous la géographie d'une main d'enfant. Depuis là, depuis les ridules du moindre ruisselet où j'aurai appris à courtiser l'imaginaire, à reconnaître tel imperceptible décalement, témoin de notre double nature. Celle qui nous étanche, nous constitue en propre et rend un peu plus lisible la vie.

     

    Daniel Martinez
    07 & 08 juillet 2026

  • Journal du 21 juin 2026 (extraits), Daniel Martinez

    Suite à son exposition à la galerie de René Drouin, à Paris, en mars-avril 1950, intitulée "Masque", Max Ernst organise le transport de ses œuvres, il écrit alors à son ami le collectionneur James Ducellier, le jeudi 18 mai 1950 : "L’exposition chez Drouin étant terminée, je te demanderai – à toi et à Joe [Bousquet] – de m’accorder quelques jours de délai pour ré-expédier les tableaux à Carcassonne. Il s’agit de faire un film en couleurs (sic) sur mon œuvre, et comme tu peux t’imaginer, la Ville entière [1933-1936] mérite d’y tenir une place importante. On a commencé à "tourner".
    Il s'agissait là d'un court documentaire intitulé Visite à Max Ernst, réalisé par Jean Grémillon en mai 1950, un film extrêmement peu documenté dans les catalogues publics actuels, qui atteste des liens qu'entretenait le peintre surréaliste allemand avec le cercle Joe Bousquet. De fait, Visite à Max Ernst connut une diffusion très limitée.
    Par parenthèse, cette lettre, inédite et dont je vous ai donné un extrait, porte également la signature de l'artiste américaine Dorothea Tanning (1910-2012), alors compagne de Max Ernst.
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    La Ville entière, Max Ernst, 1933-1936, Fondation Beyeler

    Une toile étonnante que voici, où la ville pétrifiée, sans âme qui vive, laisse monter à ses pieds une végétation luxuriante, animée d'une sorte de désir de renouveau, via la Nature dans son extravagance – et qui se révélerait, pourquoi pas, menaçante ? Le ciel lui-même, semble émerger d'un vase stellaire, d'une luminosité végétale et végétative, où baigneraient tout ensemble l'irréalité de la vie humaine rapportée à une instance matérielle ici nommée "ville" : un (mauvais) rêve de l'homme, ou une illusion d'optique devenue, avec le recul, qui est celui du spectateur, interrogation fondamentale.

     

    A me concentrer sur presque rien, à regarder une ligne sur le sol avant de lever les yeux pour y découvrir des pylônes qui portent des câbles sur leurs bras ouverts : lignes verticales, diagonales, horizontales qui les dessinent contre le ciel. Les poutres métalliques dans le lointain ont la minceur d'un trait de crayon, mais elles gardent leur puissance. Magnifiques sculptures, on les imagine composées pour se détacher de la courbure de la terre, ainsi me soutiennent-elles. A leurs pieds je vois les champs mûris comme un tapis qui me porte, qui m'attire pour m'y coucher, m'y oublier. Tandis que l'air est si limpide qu'il paraît coupant, trop dur à vivre. Une fantastique puissance arrêtée, que j'aimerais voir déferler. Toute de dignité, la pièce est blanche de lumière en ce début d'après-midi.

     

    Le regard, seule chose que l'on n'arrive pas à saisir, à surprendre pour le toucher : un puits et au fond de ce puits un autre puits, ainsi de suite jusqu'à ce qu'on aperçoive de l'eau pure ?, le ciel même, comme à travers le cœur de la terre, semble s'allumer dans l'ombre, mystique assez pour l'élever à soi, s'y fondre, s'y confondre. Et, au milieu de l'azur, moins grand que la pupille d'un œil de roitelet, le Soleil. Les proportions importent peu, le vrai chemin à suivre est celui de l'esprit qui, chemin faisant, enrichit ce qui le pousse en ses derniers retranchements.

     

    Pierre me disait : "Les éditeurs hésitent à publier ce type de réflexions, trop décousues pour le lecteur profane, qui cherche plutôt le fil d'une narration, en quête d'une structure sous-jacente." Je lui répondais alors vouloir d'abord écrire pour mon bon plaisir, ou pour un dédicataire inconnu et qui devrait le rester ; que l'édition comme le désir de se faire connaître sont à la réflexion secondaires, semblables à un petit paradis portatif. Ne vaut-il pas mieux finalement échapper au vieux plumeau du temps, préserver son quant-à-soi plutôt que de mendier une place dans le long cortège des prétendants ? Oui, laisser ainsi la vie faire irruption, à l'improviste, la piéger quelque peu dans l'instant puis la laisser voler, essaimer à sa guise. Les livres finissent souvent par devenir des coffrets à souvenirs, les vénérer pour tels serait leur accorder plus d'importance qu'ils n'en méritent.


    Daniel Martinez

  • Journal de Daniel Martinez, du 7 juin 2026 (extraits)

    Mon voyage est un voyage hors des mots. Les choses sont sans nom, tant et si bien que j'ai renoncé à en connaître la nature, au sens premier du terme, qui exclut la volonté humaine. Les choses existent au niveau de leur appellation, indifférenciées comme les animaux d'une espèce, les places, les fontaines que sais-je ?, les allées (en périphérie du quarante-troisième Marché de la poésie, aperçu celle de Pierre Dhainaut, jamais invité par les organisateurs pour autant – souci de se dédommager ?). D'itinéraires et itinérances, c'est bien pour ma petite personne d'un voyage initiatique qu'il s'agit, jonché de fabuleux hasards, dont certains auraient pu me faire perdre la vie, mais... n'est-ce pas la règle du je(u) ? 
    Au fil de l'existence, nous sommes confrontés à un mystère infini : car quel esprit au juste peut prévoir son avenir ? Au vrai, les instants préparés n'arrivent généralement jamais comme on aurait voulu qu'ils arrivent. A tout bien penser, un rien pourra sans crier gare altérer une destinée que l'on aurait voulu conditionner, inscrire à l'avance. Une destinée que l'on aurait voulu écrire au lieu qu'elle ne s'écrive (ou soit écrite).


    * * *

    La prévision, si elle est faite pour écarter la pensée de la mort, laisse celle-ci revenir dans mon inquiétude qui est comme un trouble de la prévision. C'est à la mort que je pense et ne pense pas. Un des amants de Lola Montès (un film d'Ophuls), soit le comte de Landsfeld, lui dit à peu près : "Il faut laisser faire la destinée." Elle lui répond : "Mais il ne faut pas provoquer de destinée impossible." (Elle s'éloigne d'un homme dont elle est amoureuse, comble des paradoxes !) C'est dans cette zone que se situe le trouble évoqué.
    C'est une inquiétude de l'écriture aussi. Ce moment de l'écriture d'une phrase commencée, où l'auteur ignore quel sera son déroulement, ce moment où l'on ne sait pas où l'on est : ce moment même, hors du déroulement.
    Le plus terrible dans l'histoire est que tout est repris dans ce trouble, non seulement le déroulement à venir, mais la nature qu'on tenait pour certaine, des actes passés, leur propre histoire.


    * * *

    Au réveil, me reviennent les premières scènes du film "Les lumières de la ville" (figures au final inversées, mais là sur le mode tragique), lorsque Chaplin est réveillé par la fanfare de l'inauguration du monument sous la bâche duquel il dormait. Dans sa gymnastique, pour se retirer, la main ouverte de la statue vient se positionner devant le nez de Charlot, qui fait une grimace insultante – une moquerie intelligente des canons de la culture petite-bourgeoise ? pour mieux suivre, d'un peu loin dans le temps certes, les leçons du Vagabond. Et ce qui touche au dogme est que je me sens alors parfaitement heureux, de ne pas être des leurs, mais sensible plutôt (c'est mon naturel pas franchement citadin pour le coup, qui pointe le nez) aux framées bruissantes des roseaux : ces leurres perçus aux portes du sommeil, avant qu'en soi le silence se fasse, princier. La boucle est alors bouclée.


    Daniel Martinez