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Journal

  • Journal du 13 juillet 2026, de Daniel Martinez (extraits)

    Où descend des collines avoisinantes l'appel d'un ramier. L'air, une fantastique masse d'air, venue d'en face, rasant les replis, les recoins, soulevant les dessous, venant caresser les vignes, fluorescentes dans la lumière, leurs grappes tièdes et sucrées.
    Un sanglier a troué le grillage, du côté de Saint-Igny-de-Vers, une commune de montagne dans le Haut-Beaujolais, située entre le mont Saint-Rigaud et la vallée du Sornin. Un lieudit du village a pour nom La Roche, où cultivateurs et éleveurs prédominent.


    La terre, profonde soudain, qui absorbe un bleu bas délivre une nostalgie silencieuse, une ouate, une attente figée. Sur la pente, quelques maisons vides, fixées dans le paysage, posées sur des ocres jaunes ou rouges et des violines un peu lavande, un peu roncier. Qu'est-ce qui peut équilibrer une minute de vraie joie ? Quoi mettre dans l'autre plateau de la balance, question embarrassante. Car tout tient en un point, la pointe d'une flamme, quand chacun pense qu'elle est à lui et qu'il peut l'éteindre ou la rallumer à son gré. Quand seul le vrai brûle. Durablement.


    Sans crier gare, un léger vent soulève comme une draperie de théâtre un vieux journal qui traîne là, témoin de son temps, comme tu voudrais l'être de toi-même. Nous voici bientôt à la mi-juillet, allez, il te faut reprendre la marche, cueillir une baie, une girolle s'il se peut, te débattre en passant ici ou là les ronces, plus loin faire une pause sous un bouquet de hêtres à l'écorce douce au toucher. Puis s'étendre en regardant se balancer leur large couronne, et jouir de l'ombre dense qui en émane. Et cette forme qui vient de s'en extraire, lévitant, donne un sens au tout, venu du monde ou issu de soi.

     

    Une lettre du 12 février 1995, rédigée par Jean-Paul Michel à l'intention de Pierre Bergounioux, partant de "... ce haut-le-corps d'un enfant à l'encontre de tout l'univers qu'on lui proposait" jusqu'à l'avertissement amical : "ne néglige pas de considérer ce que peut la lecture, à cet âge ; combien les modèles qu'elle propose ont de forces, alors". Ici se trouve résumé ce qui nous anime, depuis le grec ánemos jusqu'au latin anima, souffle de l'âme en quelque sorte. Autrement dit, le moment même où l'on se sent ou pas en accord avec la référence parentale, ses préceptes et tout ce qui peut laisser à penser que la vie consistera à se laisser couler dans des moules préétablis. Me concernant, j'ai de longue date considéré que l'exemple au sens le plus large du terme ne saurait avoir valeur de preuve, ce qui m'a mis en porte-à-faux très tôt avec ce que l'on essayait de me faire admettre sans autre forme de procès. Il y a j'en conviens quelque orgueil dans cette attitude, que d'aucuns diront fautive, à savoir ?


    Le napolitain Erri De Luca écrivait : "J'ai dormi dans la pièce des livres de mon père depuis que je suis né jusqu'au jour où j'ai claqué la porte pour risquer ma vie tout seul... La bibliothèque se dressait autour de mon lit comme une tour, avec glacis, solitude, silence... où l'été les étagères suaient une fine poussière, une farine de pages." Lignes admirables qui montrent combien la lecture peut être une nourriture, spirituelle. Me concernant, c'était pendant l'heure de la sieste (dans le pays très chaud où nous avions établi résidence) que l'on m'enfermait presque dans la bibliothèque paternelle pour que je laisse se reposer mes progéniteurs (plus tard j'appris ce que signifiait "une sieste crapuleuse"). Mais c'était pour moi l'occasion de pénétrer si je puis dire en un lieu où je découvrais, émerveillé, la littérature, où Le Petit Prince voisinait avec Le Jardin des Muses
    , traduit par Franz Toussaint, sans compter Les Fleurs du mal dont je ne pouvais retenir à mon âge que le rythme des vers, les répétitions voulues pour mieux scander la Beauté à l'œuvre – et mille autres titres oubliés. Au vrai, la lecture agit en nous, évaluant nos pensées qui par là-même puisent à leur amont. La lecture est ce qui m'a permis d'échapper à l'emprise du monde. Ce, afin de ne pas entrer dans le jeu d'une commune unité, et n'ayant d'égards que pour la sorcellerie d'écrire, conçue comme manière de se distinguer. 


    Daniel Martinez

  • Journal du 7/8 juillet 2026, de Daniel Martinez (extraits)

    Quelque chose qui glisse, s'échappe au-delà, semblable aux rêves d'eau que je fais, eau qui me baigne, eau qui m'entoure, eau que je ne peux saisir, eau qui me prend. Fuyante, autant que provocante, elle provoque pour fuir. J'aimerais l'arracher à sa fuite, la retenir, la serrer entre mes mains : comme dans certains rêves où l'on voudrait secouer l'entraperçu, briser ainsi la sensation du rêve, qu'il s'interrompe et nous donne la réalité. Du souvenir naît alors la construction, ou plutôt la reconstitution. Car tout procède de la recherche, rien ne se doit mais s'enrichit de la part du monde que chacun dévoie à sa façon, dans un insensible glissement de l'objet au sujet.

     

    En mai 1984, paraît Fille de la montagne où Henri Michaux, qui nous quittera cinq mois plus tard, évoque dans l'un de ses textes intitulé "Enfant guérisseur" Le Miracle des abeilles blanches, lié à sainte Rita de Cascia. Récit selon lequel, peu après sa naissance, un essaim d’abeilles blanches serait venu virevolter autour du berceau du nourrisson sans jamais lui faire le moindre mal. Dans la légende, ces insectes entrent et sortent de la bouche entrouverte de l'enfant, le plus "naturellement" du monde. Le poète a lui retenu du récit hagiographique l'image de l'irruption de l'irrationnel dans le monde réel. J'aime ce glissement de sens : de l'impossible au possible, alimenté par une ferveur défiant les lois de la raison. Ceci dit, j'entends "cette scène", sans parole aucune, là où s'inspire et se comprime l'infini, dans un irrésistible mouvement de systole et diastole : depuis l'enveloppe du corps donc à ce qui l'outrepasse.


    Tout dernier grand livre d'artiste (au propre et au figuré, pour un volume in-4 de 28 x 38 cm) auquel Michaux a concouru, de belle manière, paru en janvier 1984 : Hors de la colline, avec des poèmes de Vadim Kozovoï, ici et là superbement illustrés par l'auteur de Misérable miracle. Un livre sous emboîtage, en feuillets, enté de quinze lithographies originales, dont douze en couleur et deux à double page, les dix premiers volumes comportant chacun une gouache originale et une suite des illustrations sur papier du Japon. En monnaie du jour, l'exemplaire de tête approcherait les 150 000 euros ! Il m'est arrivé d'en rêver,
    dans le campement de telle nuit porteuse, pour avoir vu exposées les dix gouaches de concert, avant dispersion. Dans ce dialogue avec le corps endormi où l'on amasse des trésors sans effort, aimantés par un désir diurne insatisfait, tremblant alors sous la mèche de nos yeux clos. L'esprit diversifié par mille verreries : bonheur. Intraduisible bonheur.


    Que suis-je venu goûter ici, face à cette villa, resplendissante au cœur de l'île, dans cette enclave même où enseignait jadis mon parrain, Boleslaw Gaska, polonais d'origine ? Dans un village de 9000 habitants à l'époque (les années 60), de nombreuses familles vivaient encore dans des habitations semi-troglodytiques (creusées dans la colline pour se protéger de la chaleur). Les maisons traditionnelles étaient blanches, à toiture plate, organisées autour d’une cour intérieure, conçues pour garder la fraîcheur.
    Impossible échange à cette heure, on y sent le vide qui s'est, d'année en année, insinué dans la demeure, un flux d'images me revient, qui se ramifient depuis un centre, en se rétrécissant à partir du capillaire.


    D'un battement d'ailes, une pie-grièche vient de se poser sur le perron, on distingue le scarabée qui se débat dans le bec de l'oiseau et l'attention que je lui porte efface presque la musique du silence qui, gravée sur le sillon des jours, refuse de s'éteindre.
    Une paix absolue émane du lieu à peu près désert et me laisse là sans pensée et sans voix. Flèche des aloès sur le tertre meurtri. Salive sèche des cailloux concassés qui nous bercent d'une illusion de trésors engloutis il y a de cela des millénaires.


    L'eau, le bord de l'eau, c'est bien elle. Excepté derrière les traits précis de son visage que je vois modelés par le vent chaud, je sens son corps flotter autour de la charpente osseuse. Son épiderme n'est pas la frontière qui borde sa peau, mais le fruit d'une transparence qui en appelle d'autres à mesure.
    Laisse-moi me retirer de ces épaules abandonnées, m'aventurer jusqu'à la pointe la plus avancée de notre être et y baigner mon visage, sous la géographie d'une main d'enfant. Depuis là, depuis les ridules du moindre ruisselet où j'aurai appris à courtiser l'imaginaire, à reconnaître tel imperceptible décalement, témoin de notre double nature. Celle qui nous étanche, nous constitue en propre et rend un peu plus lisible la vie.

     

    Daniel Martinez
    07 & 08 juillet 2026

  • Journal du 21 juin 2026 (extraits), Daniel Martinez

    Suite à son exposition à la galerie de René Drouin, à Paris, en mars-avril 1950, intitulée "Masque", Max Ernst organise le transport de ses œuvres, il écrit alors à son ami le collectionneur James Ducellier, le jeudi 18 mai 1950 : "L’exposition chez Drouin étant terminée, je te demanderai – à toi et à Joe [Bousquet] – de m’accorder quelques jours de délai pour ré-expédier les tableaux à Carcassonne. Il s’agit de faire un film en couleurs (sic) sur mon œuvre, et comme tu peux t’imaginer, la Ville entière [1933-1936] mérite d’y tenir une place importante. On a commencé à "tourner".
    Il s'agissait là d'un court documentaire intitulé Visite à Max Ernst, réalisé par Jean Grémillon en mai 1950, un film extrêmement peu documenté dans les catalogues publics actuels, qui atteste des liens qu'entretenait le peintre surréaliste allemand avec le cercle Joe Bousquet. De fait, Visite à Max Ernst connut une diffusion très limitée.
    Par parenthèse, cette lettre, inédite et dont je vous ai donné un extrait, porte également la signature de l'artiste américaine Dorothea Tanning (1910-2012), alors compagne de Max Ernst.
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    La Ville entière, Max Ernst, 1933-1936, Fondation Beyeler

    Une toile étonnante que voici, où la ville pétrifiée, sans âme qui vive, laisse monter à ses pieds une végétation luxuriante, animée d'une sorte de désir de renouveau, via la Nature dans son extravagance – et qui se révélerait, pourquoi pas, menaçante ? Le ciel lui-même, semble émerger d'un vase stellaire, d'une luminosité végétale et végétative, où baigneraient tout ensemble l'irréalité de la vie humaine rapportée à une instance matérielle ici nommée "ville" : un (mauvais) rêve de l'homme, ou une illusion d'optique devenue, avec le recul, qui est celui du spectateur, interrogation fondamentale.

     

    A me concentrer sur presque rien, à regarder une ligne sur le sol avant de lever les yeux pour y découvrir des pylônes qui portent des câbles sur leurs bras ouverts : lignes verticales, diagonales, horizontales qui les dessinent contre le ciel. Les poutres métalliques dans le lointain ont la minceur d'un trait de crayon, mais elles gardent leur puissance. Magnifiques sculptures, on les imagine composées pour se détacher de la courbure de la terre, ainsi me soutiennent-elles. A leurs pieds je vois les champs mûris comme un tapis qui me porte, qui m'attire pour m'y coucher, m'y oublier. Tandis que l'air est si limpide qu'il paraît coupant, trop dur à vivre. Une fantastique puissance arrêtée, que j'aimerais voir déferler. Toute de dignité, la pièce est blanche de lumière en ce début d'après-midi.

     

    Le regard, seule chose que l'on n'arrive pas à saisir, à surprendre pour le toucher : un puits et au fond de ce puits un autre puits, ainsi de suite jusqu'à ce qu'on aperçoive de l'eau pure ?, le ciel même, comme à travers le cœur de la terre, semble s'allumer dans l'ombre, mystique assez pour l'élever à soi, s'y fondre, s'y confondre. Et, au milieu de l'azur, moins grand que la pupille d'un œil de roitelet, le Soleil. Les proportions importent peu, le vrai chemin à suivre est celui de l'esprit qui, chemin faisant, enrichit ce qui le pousse en ses derniers retranchements.

     

    Pierre me disait : "Les éditeurs hésitent à publier ce type de réflexions, trop décousues pour le lecteur profane, qui cherche plutôt le fil d'une narration, en quête d'une structure sous-jacente." Je lui répondais alors vouloir d'abord écrire pour mon bon plaisir, ou pour un dédicataire inconnu et qui devrait le rester ; que l'édition comme le désir de se faire connaître sont à la réflexion secondaires, semblables à un petit paradis portatif. Ne vaut-il pas mieux finalement échapper au vieux plumeau du temps, préserver son quant-à-soi plutôt que de mendier une place dans le long cortège des prétendants ? Oui, laisser ainsi la vie faire irruption, à l'improviste, la piéger quelque peu dans l'instant puis la laisser voler, essaimer à sa guise. Les livres finissent souvent par devenir des coffrets à souvenirs, les vénérer pour tels serait leur accorder plus d'importance qu'ils n'en méritent.


    Daniel Martinez