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"Retour à Marcel Proust", de Jacques Benoist-Méchin, éditions Pierre Amiot, 20 juin 1957, 216 pages
Extraits d’une lettre à Pierre Amiot
Monsieur,Ce "retour à Marcel Proust" a été, en même temps, un retour à moi-même. Il m’a permis de glaner une profusion d’impressions nouvelles et a fait revenir en moi une foule de souvenirs oubliés. Laissez-moi en profiter pour vous raconter comment je fis jadis la connaissance de Proust, la visite que je lui rendis en juin 1922, les circonstances dans lesquelles j’appris sa mort et comment une messagère mystérieuse, apparue deux ans plus tard, me fit espérer que mon travail ne lui avait pas déplu.
Je ne pensais pas que l’entretien que nous eûmes récemment aboutirait à l’exhumation de l’essai qui figure en tête du présent volume. Conçu quand j’avais vingt-deux ans, je ne l’avais pas relu depuis lors. Puisque vous avez estimé qu’il méritait d’être soumis au public, je vous le livre tel quel, parce qu’il ne faut jamais rien renier de sa jeunesse.
J’ai voulu y montrer la place de choix qu’occupait la musique dans l’œuvre de Marcel Proust, de la "puissance de résurrection" qu’il lui avait attribuée, et le rôle particulier dévolu par l’auteur de Swann à la "petite phrase" de Vinteuil. J’ai voulu aussi expliquer que, pour l’auteur du Temps perdu, la musique établissait une communication directe entre les âmes, parce qu’elle était plus qu’un art : un langage perdu depuis l’origine du monde, antérieur à l’invention du langage parlé et écrit...
Jacques Benoist-Méchin
Ci-après, l'un des neuf chapitres qui composent "La musique du Temps retrouvé", pages 45 à 53 : -
"Le petit livre des couleurs" : Michel Pastoureau interviewé par Dominique Simonnet, éd. Points, coll. Histoire, 6 mars 2014, 144 pages, 7,30 €
Fils du surréaliste Henri Pastoureau, Michel Pastoureau, né le 17 juin 1947 à Paris est un historien, anthropologue, spécialiste des couleurs, des images et des symboles. Archiviste paléographe, il a été directeur d'études à l'École pratique des hautes études de 1982 à 2016.
Le vert
Celui qui cache bien son jeu
Tout historien que vous êtes, vous n’en avez pas moins, envers les couleurs, votre part de subjectivité : votre couleur préférée, c’est le vert. Connaissez-vous l’origine de cette faiblesse ?Cela remonte à mon enfance, et à ma passion pour la peinture. Trois de mes grands-oncles étaient peintres de profession, même s’ils ne gagnaient pas facilement leur vie (l’un d’eux spécialisé dans le portrait d’enfant pour famille bourgeoise a d’ailleurs été ruiné par le développement de la photographie). Mon père adorait l’art, lui aussi, et il m’emmenait fréquemment dans les musées… J’ai logiquement bénéficié de cette tradition familiale et je suis devenu dès l’adolescence un peintre du dimanche. Je réalisais surtout des tableaux en camaïeu de verts. Pourquoi cette couleur ? Peut-être parce que, enfant de la ville, j’étais fasciné par la campagne et parce que c’était un bel exercice de retrouver et d’associer sur la toile les verts de la nature. Peut-être aussi parce que je savais déjà que le vert était considéré comme une couleur moyenne, plutôt mal aimée, et que je voulais d’une certaine manière la réhabiliter.
Qu’entendez-vous par "moyenne" ?
Une couleur médiane, non violente, paisible… Cela apparaît très clairement dans les textes romains et médiévaux, et dans un traité célèbre de Goethe à la fin du XVIIIe siècle : celui-ci (qui adore le bleu) recommande le vert pour les papiers peints, l’intérieur des appartements et spécialement, dit-il, la chambre à coucher. Il lui trouve des vertus apaisantes.
C’est une couleur un peu terne, alors, sans histoire…
Détrompez-vous ! Jusqu’au XVIIe siècle, il a au contraire manifesté un caractère transgressif et turbulent. J’ai retrouvé une lettre d’un protestant français qui s’est rendu à la Foire de Francfort dans les années 1540 : "On voit beaucoup d’hommes habillés en vert, raconte-t-il, alors que, chez nous, cela traduirait un cerveau un peu gaillard. Mais ici ça semble sentir son bien !" Excepté en Allemagne le vert était donc considéré comme excentrique. En fait, c’est une couleur passionnante pour l’historien, car il y a chez elle une étonnante fusion entre la technique et la symbolique.
Racontez-moi cela.
Le vert avait jadis la particularité d’être une couleur chimiquement instable. Il n’est pas très compliqué à obtenir : de nombreux produits végétaux, feuilles, racines, fleurs, écorces peuvent servir de colorants verts. Mais le stabiliser, c’est une autre paire de manches ! En teinture, ces colorants tiennent mal aux fibres, les tissus prennent rapidement un aspect délavé. Même chose en peinture : les matières végétales (que ce soit l’aulne, le bouleau, le poireau ou même l’épinard) s’usent à la lumière ; et les matières artificielles (par exemple le vert-de-gris, qui s’obtient en oxydant du cuivre avec du vinaigre, de l’urine ou du tartre), bien que donnant de beaux tons intenses et lumineux, sont corrosives : le vert fabriqué de cette manière est un véritable poison (en allemand on parle de Giftgrün, vert poison) ! Jusqu’à une période relativement récente, les photographies en couleur étaient, elles aussi, concernées par ce caractère très volatil du vert. Regardez les instantanés des années 1960 : quand les couleurs sont passées, c’est toujours le vert qui s’est effacé en premier. Conclusion : quelle que soit la technique, le vert est instable, parfois dangereux.