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Auteurs

  • "Impossibilité régnante", Hervé Piekarski, éditions Unes, janvier 1989, 144 pages, 19 €.

    Hervé Piekarski est né en 1955 à Marseille. Ses deux premiers livres, Ouest et Évangile, paraissent en 1984 aux Editions Unes, suivi d’Impossibilité régnante en 1989 et de L’État d’enfance en 1992. Il publie par la suite trois livres aux éditions Flammarion, avant d’y poursuivre le mouvement de L’État d’enfance (tome II en 2016, tome III en 2021, tome IV en 2024). Cette série qui couvre quelque trente-cinq années d’écriture avec son prochain opus (mentionné ci-après) s’organise en une longue suite de blocs de prose méditative, comme autant de stations de veille où les visions nocturnes alternent avec les réflexions métaphysiques et les fulgurances de souvenirs et récits noirs. Il s’agit pour l’auteur de dresser face à la fêlure intime et la faillite collective un dispositif poétique aux ramifications infinies pour résister à la submersion du langage. Piekarski a également été le maître d’œuvre de l’édition des carnets de Roger Giroux dans les années 1980 (Journal du poème, Soit donc cela, Blank). Il a reçu le prix Théophile-Gautier de l’Académie française en 2016 pour L’État d’enfance II. Le cinquième volume de L’État d’enfance, à paraître en février 2027, poursuit le vaste projet poétique et introspectif commencé en 1992. Il explore notamment le rapport entre le langage, la mémoire, l'enfance et l'expérience du temps, avec une seconde partie plus intime liée à des séjours hospitaliers.
    Après de longues années passées à Montpellier, il est aujourd’hui retourné vivre dans sa région natale.

    Extraits d'Impossibilité régnante, ces deux pages (31 & 32) illustrent l'esprit du livre :

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  • Une magnifique lettre inédite d’Octave Mirbeau à Claude Monet, lui racontant toute l'admiration que Rodin lui porte.

    À l’été 1887, Octave Mirbeau s’installe avec son épouse Alice Regnault à Kérisper, près d’Auray, dans le Morbihan. Il y découvre une Bretagne qui le séduit profondément et qu’il décrit comme un lieu préservé, où la nature et les êtres semblent avoir conservé une beauté primitive. Auguste Rodin, qui séjourne quelque temps auprès du couple, partage cet enthousiasme. C’est dans ce contexte que Mirbeau écrit à son ami Claude Monet, alors en proie au doute et au découragement.

    Dans cette lettre, datée par Pierre Michel « vers le 10 septembre 1887 », Mirbeau tente de convaincre Monet de ne pas détruire ses toiles et de prendre quelque distance avec l’exigence de perfection qui le tourmente. Il célèbre avec ferveur son génie artistique, affirmant qu’il est « le plus grand, le plus sensible, le plus compréhensif artiste de ce temps ». Il rapporte également l’admiration de Rodin pour le peintre, dont les œuvres lui auraient appris à reconnaître la beauté de la nature elle-même.

    L’invitation à venir séjourner à Kérisper n’est donc pas seulement une proposition amicale : Mirbeau y voit un moyen de soustraire Monet à ses « angoisses » et de lui faire retrouver, au contact d’une nature nouvelle, l’élan créateur. La lettre témoigne ainsi de l’intensité de leur amitié et de la place exceptionnelle que Mirbeau accorde à Monet dans sa conception de l’art moderne. Voici :

         "Mon cher ami,

         Excusez-moi bien ; pardonnez-moi mon long silence, mais ne l’attribuez pas à un mécontentement. Certes, j’aurais eu un grand plaisir à vous avoir, mais je ne suis pas un enfant et je sais m’imposer une contrariété, quand il y a des choses supérieures en jeu. Votre grand et magnifique talent m’est cher comme votre amitié ; soyez bien persuadé de cela, et je vous aime pour vous comme pour ce que vous représentez à mes yeux, de vrai génie. Aussi votre lettre m’a-t-elle causé une véritable affliction. Je comprends vos angoisses, vos découragements, parce que je ne connais pas d’artiste sincère qui ne les ait éprouvés et qui n’ait été injuste, absolument injuste vis-à-vis de lui-même. Vos toiles grattées ? Ah quelle folie ! Et je suis si convaincu qu’il y en avait dans le nombre d’admirables et que toutes avaient la griffe de ce que vous êtes, c’est-à-dire le plus grand, le plus sensible, le plus compréhensif artiste de ce temps. Ne croyez pas que j’exagère ce que je pense de vous. Non. Et je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Rodin, qui vient de passer quinze jours avec nous, est comme moi. Nous avons causé de vous combien de fois, et si vous saviez quel respect, quelle tendre admiration Rodin a pour vous ! Dans la campagne, sur la mer, devant un horizon lointain, un frissonnement de feuillages, une fuite de mer changeante, il s’écriait avec un enthousiasme qui en disait long : « ah ! que c’est beau… C’est un Monet ». Il n’avait jamais vu l’océan et il l’a reconnu d’après vos toiles ; vous lui en avez donné l’exacte et vibrante sensation. Que vous dirai-je, mon ami ? Vous êtes atteint d’une maladie, d’une folie, la folie, la maladie du toujours mieux. Mais il est un point que l’homme ne peut dépasser. La nature est tellement merveilleuse, qu’il est impossible à n’importe qui de la rendre comme on la ressent ; et croyez bien qu’on la ressent moins belle encore qu’elle n’est. C’est un mystère.

         Savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous changer de milieu pendant quelque temps. Venez ici. C’est la solitude admirable et complète. Les siècles n’ont point passé sur ce coin de nature. Les hommes y sont magnifiques, nobles et beaux, comme aux premiers âges. C’est le triomphe du gothique. À chaque instant, il vous semble voir des évocations de Van Eyck. Et puis la lande a refleuri, et l’automne qui commence, donne au paysage un peu dur d’accent, un incomparable et poignant mystère. Je vous assure, mon cher ami, qu’il est impossible de voir quelque chose de plus beau, et je suis convaincu, que dans ce calme, et devant cette nature nouvelle pour vous, vous reprendriez courage. Rodin était désespéré de s’en aller. Il me disait à tout bout de champ « … venez, si j’étais débarrassé de mes tracas, je viendrais m’installer ici pour toujours. Avec quelle joie je laisserais mes modèles italiens pour ceux là ! Et comme j’aimerais à exprimer cette nature, bêtes, hommes, plantes ! » Et il avait raison. Venez donc mon cher Monet, ne fut-ce que huit jours. Et vous vous en trouverez bien.

        Quant à moi, je ne fais rien de bon. Cela me décourage aussi, mais ne m’étonne pas. A mesure que j’avance dans mon roman, j’en vois aussi toute la vanité, toute l’imbécillité. Mais il y a entre nous deux cette différence que vous avez tort d’être ainsi parce que vous vous jugez mal et que j’ai raison parce que je me juge bien. Mais j’ai des joies aussi. Je vis avec des poules, avec des plantes, avec un tas de choses et d’êtres qui m’émerveillent. Car je commence à en comprendre le langage. Je ne me plains donc pas trop de mon lot ; il y a tant de gens qui ne savent rien voir, ni rien entendre.

         Alice travaille un peu [la courtisane et actrice Alice Regnault (1849-1931) qu'il épousa en catimini en mai 1887]. Elle fait vraiment des progrès notables. Mais quelle volonté ! Et puis ces idées préconçues, tout ce petit travail intérieur de la femme qu’il faut vaincre ! Ça n’est pas une petite affaire.

         Vous savez que je reste ici jusqu’au mois de mars. Et peut-être, si la propriété n’est pas vendue, comme il en est question, parait-il, que je la louerai définitivement. Car j’aurai beau chercher, jamais je ne retrouverai cela.

         Je vous embrasse, mon cher Monet, bien tendrement. Réfléchissez à ce que je vous dis. Ne vous entêtez pas sur place, dans une nervosité qui vous fait du mal ; et prenez bravement votre parti de venir perdre quelques jours avec nous. Et comme je vous connais ce ne sera pas du temps perdu.

         Rappelez-moi au souvenir de Mde Hoschédé, et encore bien affectueuse poignée de mains de nous deux.

    Octave Mirbeau

    Références bibliographiques :

    - Correspondance générale d’Octave Mirbeau, éd. Pierre Michel, avec la collaboration de Jean-François Nivet, t. I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003, p. 706.
    - Mirbeau, Octave, Correspondance avec Claude Monet, éd. Pierre Michel et Jean-François Nivet, Tusson, Éditions du Lérot, 1990.

  • "Au bord d'un air obscur", de Serge Meurant, éditions Fagne, 1971, 45 pages

    Pierre Dhainaut qualifiait de la sorte le poète Serge Meurant, qu'il a suivi depuis ses débuts : "Aride clarté, je pourrais qualifier ainsi ce que cherche et obtient Meurant dans ce deuxième livre qu’il convient de lire entre les mots, ces mots dont la dureté, l’opacité, ne parviennent pas à ternir le filigrane qui conduit, fragile et sûr, imputrescible, à
           « la splendeur
           que rien ne nomme
           enfin, là,

           où l’on peut prendre visage
           dans le dénuement

           la beauté blanche »,
    au-delà des mots.
    Tout début de l'œuvre de ce poète wallon :
    Au bord d'un air obscur a été publié par une é
    phémère maison artisanale, les éditions Fagne (1968-1972) qui ont fait connaître de jeunes poètes comme Christian Hubin et Serge Meurant. D'abord poète, Serge Meurant a aussi été critique de cinéma, scénariste, directeur artistique du festival documentaire bruxellois Filmer à tout prix pendant plusieurs années...
    Laissons-le se présenter :
    "Je suis né à Ixelles, le 8 février 1946. Mon enfance fut heureuse. Je grandis dans un milieu intellectuellement privilégié. Mon père était poète et folkloriste. Ma mère, Elisabeth Ivanovsky, était venue de sa Bessarabie natale (Kichineff) étudier l’illustration à La Cambre (Ecole nationale supérieure des arts visuels de... ndlr).
    Elle fut et demeure pour moi la source d’un imaginaire inépuisable.
    Les amis de mes parents se réunissaient dans la cuisine familiale. Parmi eux, l’éditeur Georges Houyoux, le poète Pierre-Louis Flouquet, Zinaïda Schakovskoi, grande dame de l’émigration russe et Ania Staristky, la fidèle amie de ma mère.
    Nous étions trois enfants et chacun d’entre nous profita de ce terreau. Mon frère Georges est un peintre d’une grande rigueur dans la poursuite de son œuvre lumineuse.
    J’ai, depuis l’adolescence, toujours pratiqué l’écriture poétique comme un exercice vital.
    La poésie constitue ma colonne vertébrale. Elle est mon souffle et ma raison d’exister. Je n’ai jamais douté fondamentalement de son efficacité à traduire les événements qui ont marqué mon existence et le "monde abîmé" qui est le nôtre.
    Les titres de mes livres fournissent déjà quelques clés de mon univers : Le Sentiment étranger, Vulnéraire, Souffles, Brasier de neige, Visages, Le don, Ici-bas... L’évolution de ma poésie, parfois sombre et tourmentée, toujours jaillie de la vie concrète, réclame  davantage de lumière. Elle allie l’expérimentation de la langue à la précision de l’expression de l’humain, sous toutes ses formes, des plus personnelles aux plus anonymes."

    Sans compter ses publications en revues, Serge Meurant aura vu paraître près de 30 livres, le dernier en date au Cormier en 2021, Empreintes, publié quelques mois avant son décès, survenu le 15 décembre de cette année-là. Précisons que cette maison d'édition
    a accompagné le poète depuis 1975, sur 46 années.

    Voici trois poèmes extraits du recueil qui nous intéresse, épuisé à ce jour,
    Au bord d'un air obscur
     :

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