Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

"Gérard de Nerval et son temps", Pierre Gascar, éditions Gallimard, 16 janvier 1981, 336 pages

Un livre fascinant par son côté historique et biographique, très documenté, où le poète que l'on sait est l'objet de la plus grande attention, bienveillante à tout le moins. Ledit ouvrage de Pierre Gascar (pseudonyme de Pierre Fournier) n'est pas souvent cité alors qu'il est loin de faire pâle figure face au Cahier de l'Herne publié un an auparavant, où le milieu universitaire ergotait à qui mieux-mieux. L'ouvrage compte quinze chapitres, passionnants, composés sur le ton du récit par un esprit libre - voici le début du huitième, où Pierre Gascar prénomme celui dont il nous conte l'histoire par le menu :

 

VIII 


   Gérard a, un soir, chez des amis, rue Miromesnil, un petit accès de délire qui le fait se retrouver, pour un bref séjour, rue de Picpus, une rue bordée de jardins de couvents, pleine de pépiements d’oiseaux et de grêles sonneries de cloches, dans une maison de santé tenue par une dame qui porte un nom de tireuse de cartes ou d’entremetteuse. Mme de Saint Marcel. Il retourne ensuite loger rue de Navarin, chez Théophile Gautier, qui l’héberge, mais, vraisemblablement dans une partie indépendante de son appartement, ce qui explique que, libre de ses allées et venues, Gérard aille souvent, le soir, sans le "bon Théo" rejoindre des amis au café Le Peletier. Il y retrouve en particulier le peintre Paul Chenavard, qui a décidé de vouer son pinceau à la glorification de l’humanité. C’est lui qui, un peu plus tard, voudra peindre sur ce grand thème tout l’intérieur, les murs, les voûtes et même le sol du Panthéon. On l’en détournera en rendant le temple au culte catholique. Dans la vie de Gérard, Chenavard ne cessera jamais de figurer la sagesse, la raison, le Pylade barbu à l’air grave qui, éperdu d’altruisme, ne peut, au fond de lui-même, que juger coupable et, en même temps, que pardonner l’introversion de son ami. 
                                                                                                       

 

 

 


   G
érard, en sortant du café, regagne le domicile de Gautier par des rues en général désertes, à cette heure tardive. C’est au cours d’un de ces trajets qu’il a cru voir, un soir, devant le 37 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, le spectre de la mort. Depuis, il ne l’a pas rencontré de nouveau. Il est vrai que, maintenant, ses amis jugeant prudent de ne pas le laisser seul, depuis son séjour rue de Picpus, il s’en trouve toujours un pour faire une bonne partie du chemin avec lui et le distraire par ses propos. Mais ces soins ne vont pas tarder à se révéler vains. Il est minuit, ce soir de mars, quand Gérard et Chenavard sortent du café Le Peletier. Gérard se dirige résolument vers la droite et non dans la direction de la rue Navarin. "Mais où vas-tu ?" lui demande le peintre. "Vers l’Orient. L’Orient c’est ma patrie." Chenavard le raisonne : il est tard, cette déambulation n’a pas de sens. Sourd à ses paroles, Gérard l’entraîne jusqu’au carrefour Cadet, le traverse et va s’asseoir sur une borne, au coin de la rue Coquenard (aujourd’hui Lamartine). Son ami essaie de l’en arracher, mais, ne pouvant employer la violence, y renonce bientôt. Les rares passants doivent prendre Gérard pour un de ces ivrognes récalcitrants qu’on rencontre assez fréquemment, depuis quelques jours, car on est en plein Carnaval. 
    Quand Chenavard, découragé, se sera éloigné pour aller chercher Gautier, Gérard verra passer des voitures pleines de gens déguisés et portant des masques ; elles seront bientôt de plus en plus nombreuses, leurs portières débordant d’hommes et de femmes travestis, dont on ne sait trop si les visages ricanants sont réels ou faits de carton-pâte. Comment séparer les images du Mardi gras de celles de la folie ? C’est un peu comme avec le roi et tout ce qui l’entoure, monuments majestueux, carrosses dorés, uniformes chamarrés : la vie renferme le délire, vous présente le faux pour le vrai et inversement. Où trouver un monde sans mensonges et sans pièges ? 
    Enfin au-dessus de la rue Hauteville, se lève "une étoile rouge entourée d’un cercle bleuâtre", et, croyant reconnaître là un signe, "l’étoile lointaine de Saturne", Gérard se met à marcher dans la direction qu’elle indique. Il entonne un hymne qui le remplit, dira-t-il, "d’une joie ineffable". En même temps, insensible au froid, il se déshabille et jette ses vêtements autour de lui. Il est à demi nu, quand une patrouille de sergents de ville, qu’il prend pour des soldats, l’emmène, sans qu’il résiste, au poste de police de la rue Cadet. 
    Il n’est pas une action humaine qui soit privée de toute signification ; la folie parle, aussi obscurément que ce soit. En se dénudant au milieu de ce quartier neuf, sans âme, où le défilé des masques vient d’apporter un artifice de plus, Gérard essaie de donner sa revanche à la vérité. La nudité représente aussi le retour à l’innocence première, le relie ainsi à la mère absente et apparaît comme la condition de la réintégration dans son sein de l’enfant retrouvé. Enfin, n’est-ce pas en se dépouillant qu’on peut accéder au monde des élus ? La nudité est ici l’extérieur de l’état de grâce. Se voit-on, dans cette marche à l’étoile, vêtu d’une redingote noire et coiffé d’un gibus ? 
    Après une nuit passée au violon, car l’infirmerie spéciale du Dépôt n’existe pas encore, Gérard, qui n’a pas retrouvé la raison, est conduit par ses amis à la maison de santé du docteur Esprit Blanche, rue Trainée (aujourd’hui rue Norvins), à Montmartre. Dans la lignée de Pinel et d’Esquirol, le docteur Blanche figure parmi les médecins français qui ont jeté les bases de la science psychiatrique. Avant eux, on ne connaissait même pas le terme d’aliéniste. Les premiers, ils ont compris que, aucun traitement physique de la folie n’ayant encore fait ses preuves, le comportement du médecin et de ses auxiliaires envers le malade mental pouvait remplacer avec profit toutes les thérapeutiques proprement dites. Au simple devoir d’humanité, qui imposait qu’on renonçât aux méthodes coercitives, aux brutalités auxquelles on avait constamment recours avec les déments, s’ajoutaient des considérations strictement médicales fondées sur l’expérience : la douceur, l’effort de compréhension qu’on montre en présence du malade mental aident celui-ci à reprendre pied dans le monde de ses semblables. Le reste : les bains et les traditionnelles purgations, tient assez peu de place dans l’ouvrage intitulé De l’état actuel de nos connaissances sur le traitement de la folie que le docteur Esprit Blanche vient de publier, au moment où Gérard est amené dans sa maison de santé. 
    Elle est établie dans une maison de campagne de la fin du siècle précédent, "la Folie Sandrin" (elle existe encore aujourd’hui), au sommet de la butte Montmartre aux pentes couvertes de jardins, situation dont l’agrément concourt à faire de cet établissement, qui doit à la compétence médicale de son directeur l’essentiel de sa réputation, le premier de Paris dans son genre. Des personnages en vue, l’acteur Montrose, de la Comédie-Française, Mme de La Valette, qui a fait évader de la Conciergerie son mari, ancien directeur de l’administration des postes sous Napoléon, condamné à mort par la justice de Louis XVIII, etc, y ont récemment séjourné. Le prix de pension y étant assez élevé, les amis de Gérard ont obtenu que le ministère de l’Instruction publique (à moins que ce ne soit celui de l’Intérieur, pour lequel, à Vienne, Gérard a travaillé) acquitte en partie les frais de son internement. Sans doute paient-ils le reste : il se peut aussi que le docteur Blanche, eu égard au talent de son malade et à la singularité de son cas, fasse bénéficier Gérard d’un tarif de faveur. 
   Tout se passerait donc pour le mieux du monde pour Gérard, qui se remet lentement de ses troubles d’esprit, en contemplant des fenêtres de la Folie Sandrin "des horizons magnifiques, soit qu’on aime à voir l’aurore, qui est très belle du côté de Paris, soit qu’avec des goûts moins simples on préfère les teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration, au-dessus du grand cimetière, entre l’Arc de l’Etoile et les côteaux bleuâtres qui vont d’Argenteuil à Pontoise", oui, tout se passerait le mieux du monde pour Gérard, si son séjour dans une maison pour aliénés était resté secret...
                 


                                                                                                                                Pierre Gascar                                                           

. . .. . .. . .

                                     Fantaisie

                         Il est un air pour qui je donnerais
                         Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
                         Un air très vieux, languissant et funèbre,
                         Qui pour moi seul a des charmes secrets.

                         Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
                         De deux cents ans mon âme rajeunit :
                         C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
                         Un coteau vert, que le couchant jaunit,

                         Puis un château de brique à coins de pierre,
                         Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
                         Ceint de grands parcs, avec une rivière
                         Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

                         Puis une dame, à sa haute fenêtre,
                         Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
                         Que, dans une autre existence peut-être,
                         J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

                                                                                 Gérard de Nerval
                                                                                 
1833

Les commentaires sont fermés.