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"Pictures from Brueghel and other poems", de William Carlos Williams, New Directions, New York, 1962

William Carlos Williams a reçu en  le Prix Pulitzer de poésie à titre posthume, pour le recueil Tableaux d'après Breughel et autres poèmes publié l'année précédente. Une poésie non lyrique, aimantée par le sujet, volontairement descriptive et portée par l'intention de faire sens. La découpe des vers, caractéristique, capte l'attention et fluidifie un rendu sans le musicaliser pour autant, à mi-chemin de la prose poétique. Dans la préface de son "grand œuvre", Paterson (du nom d'une ville ouvrière du New Jersey), il écrit :
"Nous voulons atteindre à la rigueur de la beauté. Mais comment 
retrouver la beauté quand c’est l’esprit qui l’emprisonne, sans qu’elle puisse lui échapper ?" Sans pour autant adopter dans son principe ce parti-pris, il convient néanmoins de lire une poésie qui, se défiant de tout essai de transcender le réel, finit presque malgré elle par convoyer des thèmes qui dans leur essentialité dérogent au simple rendu objectif, à cette école objectiviste et imagiste dont le poète, traducteur, critique littéraire et romancier américain a été l'un des membres fondateurs.


Quelques extraits choisis de Pictures from Brueghel and other poems, ici traduits par Yves Peyré :

 

 

 

 

 

TABLEAUX DE BRUEGHEL

AUTOPORTRAIT

 

Sous un chapeau d’hiver rouge les yeux
bleus rieurs
rien que la tête et les épaules


serrées sur la toile
les bras croisés une seule
oreille d’importance la partie droite où apparaît


le visage légèrement incliné
un lourd manteau de laine
à larges boutons


froncé au cou laisse voir
un nez fort
les yeux éraillés


par un usage excessif il ne devrait pas
les ménager
mais la délicatesse des poignets


fait ressortir qu’il n’était pas
habitué au
travail manuel mal rasé sa


barbe blonde à peine entretenue
ne trouvant pas un instant pour quoi
que ce fût en dehors de sa peinture

* * *

 

PAYSAGE AVEC LA CHUTE D’ICARE

 

Selon Brueghel
la chute d’Icare
ce fut au printemps


un fermier labourait
son champ tout l’apparat


de l’année se tenait
en éveil sonnant clair
près

du rivage marin
replié
sur lui-même


peinant sous le soleil
qui fondait
la cire des ailes


de nulle portée
loin de la rive
ce fut


tout à fait inaperçue une gerbe
d’écume
Icare qui sombrait

 
* * *

 

LES CHASSEURS DANS LA NEIGE

 

D’un bout à l’autre du tableau c’est l’hiver
des montagnes couvertes de glace
à l’arrière-plan le retour


de la chasse a lieu vers le soir
à gauche
de robustes chasseurs mènent


leur meute l’enseigne d’une auberge
pend avec une
attache rompue elle représente un cerf un crucifix


entre ses bois la cour de l’auberge
est déserte
sous le froid sinon là où flambe

 

un grand feu de joie attisé par le vent entretenu par
des femmes qui s’assemblent
tout autour sur la droite au-delà de

 

la colline c’est une scène de patinage Brueghel le peintre
le plus attentif à tout a choisi
un arbuste meurtri par l’hiver comme
premier plan pour
achever son tableau

 
* * *

 

L’ADORATION DES MAGES

 

De la Nativité
que j’ai déjà* célébrée
l’Enfant dans les bras de sa Mère

les Mages avec leur magnificence
de brigands
et Joseph et la suite

des soldats
aux visages incrédules
composent une scène imitée dirons-nous

des maîtres Italiens
avec cette différence toutefois
la maîtrise

de la peinture
et l’esprit plein de ressources
qui commanda l’ensemble

l’esprit alerte mécontent de
ce qu’on lui demande
et qu’il ne peut faire


admit l’histoire et la peignit
avec les couleurs
éclatantes du chroniqueur

les yeux baissés de la Vierge
tels une œuvre d’art
pour une profonde adoration

_____________

* Au livre Cinq, Chant III de PATERSON.

 * * *

 

NOCES PAYSANNES

 

Marié verse le vin
là devant toi où trône
la jeune épousée sa chevelure

défaite bat ses tempes un épi
de blé mûr est accroché à
la cloison tout près d’elle les

invités sont assis à de longues tables
les joueurs de cornemuse se tiennent prêts
on voit un chien sous

la table le Maire est là
qui porte la barbe les femmes avec leurs
coiffes empesées

sont toutes à jaser sauf la jeune épousée
qui les mains jointes sur ses
genoux garde un silence embarrassé des plats

de tous les jours
du fromage blanc et des amusettes
pris sur un tréteau fait

d’une porte d’étable dégondée sont servis par deux
aides l’un avec une veste
rouge une cuillère fixée au ruban de son chapeau

 

* * *

 

LA MOISSON

 

L’été !
la peinture s’organise
autour d’un jeune

moissonneur savourant son
repos de midi
parfaitement

détendu
après les efforts de la matinée
vautré

dormant en réalité
tout débraillé
sur le dos

les femmes
lui ont apporté son repas
peut-être

deux doigts de vin
elles s’assemblent pour bavarder
sous un arbre

dont avec insouciance
il ne partage pas
l’ombre

lieu
de repos
de leur monde de labeur

 

William Carlos Williams

 

 

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