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Charles Juliet "Journal III (1968-1981)", éditions Hachette, 30/03/1982, 360 pages, 70 F

Charles Juliet est mort le 26 juillet 2024. Les éditions P.O.L travaillaient avec lui à l’édition du onzième volume de son Journal, à partir de l’année 2013. Il en avait décidé le titre : Mes meilleures années. Ce volume était encore en chantier avant sa disparition. 

J'ai choisi de vous présenter aujourd'hui ce qu'il a écrit dans le troisième tome de son Journal, sur un peintre qu'il avait en estime, Bram van Velde. Au fil de ces propos rapportés, il apparaît que
 le monde créé par un artiste associe toutes les composantes réelles autant qu'abstraites, que le commun des mortels n'embrasse que morcelées.

Rien d'apprêté dans ce dialogue à mots couverts entre l'auteur et le plasticien, qui se confie à lui, le plus librement, et sincèrement possible.

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Sans titre, Bram van Velde, 1979

Voici :

 

 

 


2-3 septembre 1974, chez Bram 

   La maison est vide. Nous nous trouvons tous deux dans la salle de séjour. L’après-midi s’achève. Un profond silence. Je n’ai pas revu Bram depuis trois mois. Il est détendu, et je devine qu’il ne se refusera pas à l’échange, qu’il aura même peut-être plaisir, pour une fois, non à bavarder, mais à répondre à mes questions. 
   Pourtant, nous restons un long moment sans parler, silencieux, recueillis. Mais tel est le climat d’intimité qui vient de s’instaurer, que je sens que le courant passe, que la communication s’est établie sans que nous ayons eu à parler. 
   Puis le dialogue s’installe, ponctué de très longs silences : 

   - La vie est un écrasement invisible. 
   - L’artiste est celui qui doit veiller sur son être. 
   - Il faut se laisser traverser. 
   - Je suis un homme sans langue. 
   - On peint, et en fait, il n’y a que des aveugles. 
   - Il m’a toujours fallu être libre. Être sans rôle, sans métier. C’est la peinture qui l’exigeait. 
   - Ce qui sort de moi est toujours inconnu… C’est pourquoi je vis ce perpétuel étonnement. 
   - Parfois, je me surprends à me voir comme un véritable Inconnu. Comme si j’étais une bête que je n’avais jamais vue. Bien sûr, de tels moments sont toujours un peu dangereux. Mais heureusement ils ne durent pas. 
   - J’ai beaucoup vécu par l’œil. 
   - Il faut pouvoir faire vivre la couleur. 
   - Quand il est nécessaire de commencer la toile, il faut sauter. Sauter dans l’inconnu. Ce n’est pas facile. 

   Une lumière or, mourante, pénètre dans la pièce. Je lève la tête. En face de moi, sur le mur, une toile que je connais depuis longtemps, mais qui me demeure étrangère. C’est la seule qui soit dans la pièce et je crois savoir qu’elle n’est là que parce que Bram l’a offerte un jour à sa compagne. Car dès qu’une toile est achevée, il s’en détache, et préfère plutôt qu’elle parte, afin qu’elle ne barre pas le chemin à celle qui doit lui succéder. 
   Donc une toile qui date d’une période déjà ancienne, à la structure ample, bien définie, quoique impossible à décrire, aux couleurs grises, sourdes, éteintes. 
   Une toile qui m’a toujours rejeté. Et soudain, je la vois. Je perçois les rapports de tons, l’accord, l’unité, l’équilibre qui règne entre ses différents éléments, et je goûte l’audace qui a présidé à son élaboration. La toile fonctionne alors sous mes yeux, et je ressens sa plénitude, sa vie, sa secrète intensité. Je ressens aussi son surprenant silence. 
   Mais peut-être était-il normal que cette toile me causât de la gêne, voire un certain malaise. Dans sa peinture, Bram ne veut exprimer d’autre que sa misère, les affres, le tourment, l’inlassable souffrance de celui qui est voué à poursuivre ce qui ne peut s’atteindre. Ce qu’on ne peut ni figurer ni nommer. Il était donc fatal que cette peinture aille, selon ses propres termes, vers la laideur, l’affolement. D’où le temps qui lui a été nécessaire pour s’imposer. 
   Alors que la lumière s’efface, je dis à Bram que pour la première fois, je viens d’entrer dans cette toile, de la ressentir, d’en éprouver la vie. 
   Il s’en réjouit. Puis après quelques minutes :
 

   - Face à ma toile, on est devant la vie vue. Et forcément c’est toujours un peu inquiétant. 
   - La toile est encore plus isolée, plus démunie que le poème. Elle est constamment tournée vers une immense pauvreté. 
   - La toile guide l’aveugle que je suis. 
   - Etonner, c’est peut-être une des fonctions de la toile. Mais étonner dans le vrai. 
   Puis nous parlons de l’époque, des conditions de vie faites aux artistes, des difficultés qu’il a rencontrées. 
   - L’homme actuel n’est pas tellement différent de l’homme des cavernes. Et c’est toujours la même lutte pour survivre. 
   - Ce monde est si terrible, si écrasant. Et il est si dur de le repousser pour pouvoir préserver un peu de vie. 
   - Si j’avais eu les mots, j’aurais peut-être pu parfois m’échapper. Mais sans les mots… 
   - Tous ces gens qui se croient bons, généreux, intelligents, et qui ne savent pas qu’ils sont morts. 
   - Il n’y a pas pire que la plupart des croyants. C’est insensé tout ce dont l’homme est capable quand il est à la recherche de sa tranquillité. 
   - Il y a une telle lâcheté en l’homme. Mais dans la mesure où cette lâcheté est générale, plus personne ne la voit. 

   Maintenant, la nuit tombe, l’ombre s’épaissit. Les mots semblent se faire lourds, se charger d’un surcroît d’intensité : 

   - Nous sommes entourés d’assassins. 
   - Seul contre tous. Je suis le combattant du silence. 
   - L’étonnant, c’est que j’aie pu poursuivre mon chemin tout en restant en bas. 
   - Celui qui n’a pas connu l’écrasement ne connaît pas la vie. 
   - La vie est une telle horreur qu’on sent que n’importe quoi peut arriver. 

   Le silence s’installe. Je pense à la gouache qu’il a peinte ces dernières semaines, et que j’ai découverte il y a quelques heures. Profusion, vitalité, ruissellement de vie. Et pourtant, le même climat tragique que dans les autres. J’en parle à Bram et lui fais part de mon étonnement. 

   - Mais bien sûr, réplique-t-il. Il faut tout dire, tout montrer. 
   - Une toile n’est presque rien. Juste une possibilité qui s’est offerte pour disparaître tout aussitôt. 
   - C’est bizarre… La chose vient parfois quand on commence à perdre espoir de s’en sortir. 
    - Il est rare qu’on soit vraiment satisfait de son travail. Qu’on puisse penser qu’on s’est approché de ce qu’on aurait aimé atteindre. Mais là, il n’y a jamais intervention de la volonté. Il faut des circonstances exceptionnelles… C’est toujours un peu le miracle… 
   - Bien sûr, quand on peint, il y a des moments terriblement difficiles. Mais il faut avoir le courage de ne pas craindre le pire. 
   - Il me faut rassembler mes dernières forces. 

   Bram travaille dans un garage où il est loin de bénéficier de conditions idéales. Il ne peut d’ailleurs s’y tenir qu’en été. Le reste de l’année, il peint dans une pièce exiguë, où bien évidemment, il manque d’espace. Et aussi de lumière. Il y a quelques mois, sa compagne m’a confié que s’il refuse d’avoir un atelier digne de ce nom, c’est pour demeurer fidèle à sa vie passée, à la misère qu’il a connue, ne pas se retrouver dans le camp des nantis, de ceux pour qui tout devient facile (du moins sur le plan matériel).


                                                                     Charles Juliet                                                                                                                                                                                                                                         

 

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