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Claude Louis-Combet nous a quittés le 24 novembre 2025

Un auteur des plus étonnants que Claude Louis-Combet, que j'ai lu surtout à ses débuts, qui furent tardifs (il commence à publier à 38 ans, avec Infernaux Paluds) et c'est, pour celui qui écrit ces quelques lignes, un plaisir que de remonter dans le temps, en cet automne 1997 où Louis-Combet, parlant de lui-même en tant que narrateur, à la troisième personne du singulier définissait ainsi sa démarche, se référant à une expression à son sens "magique" : "depuis le commencement". Soit : "Le commencement de la phrase qui est le commencement du texte qui est le commencement d'un nouvel épisode d'écriture n'a valeur que de commencement relatif. On n'imagine pas un coureur sans disposer d'un point d'appui sous le pied. Ce point d'appui est occasionnel, accidentel – l'arête résistante et incitatrice d'une pensée, d'une émotion, d'un souvenir, quelquefois simplement d'un mot, d'une expression insistante et obsédante. A partir de là, le texte, construction et déploiement de l'existence aux prises avec elle-même, prend son essor." (revue Conférence n° 5, automne 1997). Ce texte, qui touche à l'auto-analyse, sera repris en novembre 1998 dans Le recours au mythe, chez José Corti.
C'est dans le tout premier numéro de Diérèse, paru le 21 mars 1998, que j'ai parlé, sans ambages, d'un livre de l'auteur qui nous intéresse, intitulé Larves et lémures, en pages 18 et 19 de la revue.

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Je retranscris ce texte tel quel, en manière d'hommage :

 

 

 

Larves et Lémures, de Claude Louis-Combet 

    Publié initialement en 1996, puis réédité en janvier 1998 aux éditions Folle Avoine, l’un des tout derniers livres de Claude Louis-Combet mérite bien qu’on s’y arrête quelques instants, conscients sommes-nous de l'intérêt, de la portée symbolique de ce recueil – de 36 pages, ornées de onze gravures à la manière noire de Gwezennec –, au-delà du simple déroulement narratif. 
    À ce point précis de son œuvre, on retrouve l’auteur, égal à lui-même, qui dans la forme courte excelle (voir en particulier ce petit joyau que constitue Le chef de Saint-Denis paru aux Cahiers Ulysse Fin de siècle). Œuvre réceptive aux souffles coulis de l’inconscient, soucieuse de témoigner des spasmes d’une histoire intérieure en proie à ses vieux démons, des frictions de la chair et de l’esprit, d’un réel conçu comme reflet de puissances primordiales – avec le souci du narrateur de reconnaître le mystère sans l'effacer, de défier les codes et les visées cartésiennes.

    Le titre du court recueil associe deux vocables dont on sait qu’ils sont proches par le sens : le latin "larva" désignant autant les spectres d’hommes morts – ou lémures –, que, plus étroitement, la larve. Le sujet de l’histoire est contenu en germe dans un livre précédent de Claude Louis-Combet, Blanc, avec, comme point de départ, une tache blanche qui sur le papier peint du mur grandit, jusqu’à ce que la cloison, puis ce qui l’entoure se désubstantialise. Dans Larves et Lémures, la victime de ce qui semble la description d’un mécanisme hallucinatoire est une femme privée de sommeil qui remarque, à la jonction d’un mur et du plafond, un œil lumineux et qui l’observe, la surveille. Cet oeil, ne serait-il pas celui du scripteur lui-même, par essence voyeur ? On se souvient du voyageur de commerce Grégoire Samsa qui, dans La Métamorphose, est du jour au lendemain transformé en vermine et suscite chez ses proches la frayeur. Chez Louis-Combet, le souci n’est pas le même que chez Kafka, de matérialiser l’expression d’un fantasme par une modification de l’apparence, vécue comme telle, mais bien de garder intacte l’enveloppe charnelle, ulcérée, livrée qu’elle est, aux puissances obscures de l’assaillant, de l'accepter dans un premier temps comme incontournable. Les rapports si complexes de Louis-Combet avec les femmes s'y lisent en filigrane, sa "grand'mère haute, maigre et brune ; la mère plus courte, un peu potelée et blonde", élevé qu'il fut par elles deux, en l'absence du père mort de tuberculose à 25 ans et du grand-père emporté par la Grande Guerre. Et l'enfant qu'il fut de se souvenir de la petite chambre où il vécut, traversée par "les spectres de la maladie, de la mort". Comment ne pas imaginer, maître-mot de l'histoire qui se joue là, un dédoublement paroxystique associé à une sorte d'exorcisme, où il s'agirait de donner corps à un univers fantasmatique, afin de tenter de réduire – et ce, dans une parfaite solitude –, son pouvoir malfaisant, si ce n'est de le rationaliser.
    Par un curieux retournement, l’auteur imagine que ce qui paralyse ici la femme, matérialisé par un œil sans pupille, serait issu d’elle, en gésine, fruit idéel de ses chairs et n’aurait de cesse que de s’y reloger. Image d’un désir qui se réalise par présence interposée, vécu dans le cas présent comme abandon, comme douleur, plus encore comme asphyxie. Infinie complexité du désir, exacerbé et contraint tout à la fois, touchant par là-même au vécu de l'auteur.

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Passage de la ténèbre de la nuit à la clarté du jour. 

    Avec l’aube qui maintenant se dessine et marque l’écoulement du temps, les lémures ont délaissé l'insomniaque, demeurée durant toute la période de ses visions dans un état larvaire ; la vie, dès lors, peut reprendre son cours. Fin du cauchemar, de ce que La nuit remue.
   Dans le second des deux recueils de poésie publié par Louis-Combet aux éditions Brandes en 1987, Vacuoles, déjà l'auteur prévenait : "j'écris du désir comme du désert : où l'on s'enfonce sans avancer, où l'on contourne sans approcher, où l'espace vous traverse sans que vous puissiez le retenir, où le temps se précipite en vous qui vous précipitez en lui..." Comment dire mieux ce qui, sous la diffuse rumeur des sens, trouble toute quête, le soupçon confirmé de nos propres désillusions ?


Daniel Martinez

 

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