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Un texte non repris en livre de Jean Malrieu, publié d'abord par "Les Cahiers du Sud", n°373-374, septembre 1963, 344 pages

Célèbre revue où ont publié tant de grands noms de la littérature, Les Cahiers du Sud ont fêté leur cinquante années d'existence dans ce numéro double n° 373-374 avec un hommage appuyé à Saint-John Perse : des souvenirs et témoignages de Ferdinand Alquié, Louis Brauquier, Marcel Brion, Gabriel d'Aubarède, Georgette Camille, Jean Cassou, Jean Cayrol, René Nelli, Gaëtan Picon, André Chastel, Toursky, Pierre Guerre, Georges-Emmanuel Clancier, Robert Lafont, Raymond Jean, Gabriel Germain. Textes de Gabriel Audisio, Roger Caillois, Jean Tortel, René Ménard, Jean Malrieu, Luc-André Marcel, Robert Rovini, Jean Todrani et Octavio Paz.
Sans oublier un article du directeur Jean Ballard : "Coup d'œil sur notre demi-siècle", ni une lithographie de Georges Braque pour la circonstance, de toute beauté.

Le texte de Jean Malrieu que je vous donne à lire ci-après a été republié, 40 années après sa première parution, par la revue Diérèse, dans un supplément à son numéro 21 de mars 2003, supplément dont il ne me reste... plus un seul exemplaire.

Voici :

 

 

 

 

 

 

LE SIGNE DE LA BALANCE

                                                  "Je vous montrerai le monde à la lumière de mon âme"

                                                                                                              Thomas Traherne

Cet enfant qui tient la balance habite un pays lointain dans un livre d’images. Si le temps est clair, très perméable, vous aurez la chance de le voir. D’habitude il s’avance du fond d’un jardin noir de soleil mais ne dépasse pas la marge blanche. Ses pas sont comptés. S’il tendait sa main hors du cadre vous ne la saisiriez pas. Il a un costume blanc de coutil, un chapeau de paille sur la nuque. Il est grave et gai en même temps, cet air ambigu de l’enfance. On aimerait voir ses yeux qui doivent être pleins de choses naturelles, mais une frange de cheveux rebelles les mange. Parfois, il a un mouvement brusque de la tête, et, l’espace d’un moment, quand le soleil l’aveugle, on comprend. Il est un de ceux qui se savent immortels. La mort voudrait le prendre, elle ne le pourrait pas : il ne dort jamais sur cette image, monte la garde au jardin, il court si vite que nul ne le rattrapera. Et il a fui déjà dans un frémissement de feuilles essayant ses forces neuves, ses ruades comme un cheval de sang.

Cet enfant qui tient à la main une balance – une petite balance faite d’un fléau de bois blanc et de deux plateaux brillants – est le seul habitant de cette page. C’est un savant. Il connaît la mythologie de ces lieux où les heures, suivant leurs inclinaisons, ont tantôt l’odeur de vanille, tantôt celle de la poudre. Cet arum sur la pelouse lui lance ses larges feuilles, c’est avant tout l’âme nostalgique d’un pirate mort qui se retourne sous terre à chaque printemps. Les nuages, du fond du ciel, sont conduits par des capitaines. L’un s’arrête au-dessus du jardin et, par la chaîne d’amarre des pluies, débarque un équipage dont les pieds nus crépitent dans les fusains. C’est à lui que le bonheur a dit : "Mange-moi." Avril les rassemble auprès des lilas – il a posé sa balance – et dans les grappes cherche les fleurs à cinq pétales. Que de joie dans la main ! On se nourrit de choses acides et grêles. Mais le plus souvent les vents sont cléments. Ils respectent l’éternelle saison, celle des aigrettes de lumière dans les feuilles. La vie est ici prise dans un treillis. Un simple souffle, pareil à celui qui incline les peintures murales égyptiennes, un souffle peint, règne hors du temps – cela va sans dire - dans un concert d’abeilles et d’oiseaux…

Dans cette image - mais est-ce une image ? Elle bouge toujours, un peu comme une vérité qu’on n’arriverait pas à saisir - six mésanges se bousculent pour se poser sur une seule branche. Il doit être dix heures du matin, à peu près. Tout semble vouloir sortir d’un songe ou y entrer et l’ombre portée des arbres, bien nette, bien dure est là pour infirmer cette réalité. La journée a été ou sera rude, très chaude. Et cette tache bleue, là-bas, est celle de l’eau renversée qu’un baquet a faite, la terre la boit. On n’en finirait pas d’explorer, de découvrir si l’on ose avec pudeur et vigilance s’avancer toujours plus loin dans ce pays insaisissable. Existe-t-il, ce petit mur que l’on crut voir ? Bariolé de pots de couleurs ; géraniums, vols de papillons ou lèvres peintes ? Et le basilic, et la verveine ? Il en reste le nom et l’odeur. Alors voici que l’oreille se prend aussi à déchiffrer : ce bruit d’orgue vient d’un nuage de vignes vierges en fleur qui ont attiré mille abeilles. On chante là comme dans un festin biblique, on s’y bat, s’y rue comme dans l’investissement d’une ville.

En n’effarouchant rien – comme on pénétrait dans la mémoire d’autrui voilà que les choses s’animent et l’on s’invite à se souvenir. Cette couleur qui déborde d’une rose mal peinte, c’est un parfum, ce sont brusquement tous les parfums et l’on se prend à espérer. On se reconnaît dans les volumes et comme une âme regagnerait sa demeure, comme une flamme réintégrerait sa veilleuse, voici que le temps lui-même reprend ses dimensions. Car cet enfant à la balance, c’est moi.


Je me suis ainsi souvent regardé. Et je le connais bien ce jouet fait d’une planchette mal équarrie, de deux couvercles de boîte de cigares. J’ai cherché d’abord la limite de l’ombre et du soleil. J’ai mis dans un plateau des feuilles d’érable, dans l’autre quelques graviers. Je joue, je m’affaire, j’invite, je découvre, je tâtonne. Deux cailloux sont insuffisants. J’hésite, je recommence. Un morceau de porcelaine bleue brille dans la poussière. Une fourmi me rencontre sur son chemin.

Je travaille, je mesure, je crée un monde de rapports, je pèse des réalités, je découvre pesanteur et volume. Je m’éloigne pour juger de l’œuvre accomplie. Et soudain, c’est la cristallisation. Ce fléau oscillant s’immobilise. Dans un effort intense, je suis devenu moi-même équilibre, je ne respire plus. Rien ne bouge. L’instant suffit.

Mais voici qu’imperceptiblement, parce que les choses ne peuvent jamais demeurer intactes, un côté penche. Lentement il s’incline et, soudain, c’est un déchirement merveilleux. Il tombe, le fléau, il entraîne l’instant, il entraîne le monde. Il entraîne dans une catastrophe silencieuse les arbres, les ombres, les abeilles, les géraniums et le jasmin. Je ne sais pas crier. Peut-être ai-je crié ? Mais c’est alors moi qui m’entends. C’est peut-être cela l’érotisme, cette dispersion retenue, cette énorme pollution de roses qui lâchent les parfums qu’elles n’auront jamais plus et le bonheur et le désespoir, cette surprise, et l’enfant que je fus se retourne pour chercher quelqu’un. Un témoin ! Je demande un témoin… Au secours ! C’est l’amplitude et la rupture. Quelqu’un, moi-même, qui suis déjà ce que je deviendrai. Et le soleil, très haut assis, ce souffle qui revient soudain renverse les arbres, la mémoire ancestrale gonfle l’être : la possession et la dépossession…

L’illusion est morte. Quelqu’un était venu. Quelqu’un était parti…

Jean Malrieu

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