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Christian Bobin : "Un bruit de balançoire", éditions L'Iconoclaste, 110 pages, septembre 2017, 19 €

Au dos d'une carte postale reproduisant "Les Pèlerins d'Emmaüs", de Rembrandt (Musée Jacquemart-André), Christian m'avait écrit : "... mille mercis pour le patient travail d'abeille. Je ferai mon miel de votre belle revue sur le vivant Thierry Metz. Aujourd'hui la poésie – ni sentimentale, ni soûle de littérature – est vitale." Il qualifiait ainsi remarquablement ce qu'il jugeait être les deux écueils de la poésie et nous pourrions  compléter ici son propos par celui de Pierre Dhainaut qui voulait que l'on évite à tout prix la poétisation, prise au piège de l'écoute unidimensionnelle de sa propre voix, dans une démarche entièrement réflexive. Dans Ainsi parlait Victor Hugo (Arfuyen, avril 2018), Pierre D. avait sélectionné cet extrait d'Actes et paroles. Pendant l'exil (Michel Lévy Frères, 1875) : "La sobriété en poésie est pauvreté ; la simplicité est grandeur. Donner à chaque chose la quantité d'espace qui lui convient, ni plus, ni moins, c'est là la simplicité. Simplicité, c'est justice."

Revenons à Christian Bobin, qui a publié deux livres aux éditions L'Iconoclaste : L'homme-joie en 2012 et celui dont je vais vous livrer quelques extraits. Il y écrit : "Le poème se souvient. Personne n'a meilleure mémoire qu'un poème." On ne saurait trop souligner la méfiance de l'auteur à l'égard du verbe mondain ou de ce qui ressortit à l'effet oratoire, voire de l'effet tout court. Ce, quand il n'est pas porté par la nécessité que soit livré à la lecture l'être qui tâche d'entrer en résonance avec l'autre pour lui offrir et le son et le sens des multiples du poème, quand bien même il se verrait figé sur le blanc de la page.
Ce sont d'ici à là des fils souples, idéels, à tisser et souplement communicatifs entre lui (le poème), lui (le poète) et nous... un peu comme si ces va-et-vient se seraient à mesure détachés d'une carte imaginaire qui hante l'écrivant, ouvert au tout-passant de la langue, à mesure entourée, emportée par le saisissant cortège des voyances de l'auteur.

Un bruit de balançoire – qui débute par un prologue : "Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit." – est divisé en vingt courtes sections, en fait des lettres adressées le plus souvent à des personnes, mais aussi aux nuages, à un coucou, à un vieil escalier, prend fin avec une épistole à son aimée, dont il commentera par ailleurs le dernier livre, La Foudre, dans les colonnes d'un hebdomadaire (je vous l'ai donnée à lire, cette note de lecture, dans ce blog, même rubrique, en date du 02/9/2022).

A présent, voici l'extrait de l'une des lettres du poète :

 

 

 



Un bruit de balançoire 


Cher fantôme, 


  depuis combien de temps sommes-nous ensemble ? Depuis toujours sans doute, depuis le jour où la main de l’air, empoignant mes poumons de nouveau-né, a défroissé leurs fleurs de papier rose d’un coup sec. 

  Tu es plus moi que moi. Tu es ce qui en moi mange du silence. Je t’entrevois lorsque j’écris. L’encre pique tes yeux ouverts sur l’immense et sur le rien. 

  Chaque personne a un secret qui se montre au soleil. Tu marches un mètre devant moi. Tu serres la main d’autres fantômes. Les amitiés vraies sont fondées sur ce sentiment inexprimable d’un autre monde. 

  L’éveil, je le trouve dans les fleurs. Certaines m’ont sauvé. Elles disposaient de peu de temps pour le faire, mais ce qui nous sauve n’appartient pas au temps. Un éclair dans le ciel bleu. Ce qui m’a le plus souvent réconforté c’était toi. Ton souffle arrête le monde et ma bêtise : la plupart du temps je suis engourdi et sentimental – jusqu’à ce que tu sautes en moi, par-dessus moi, comme un diable – berger, et que j’écrive enfin. 

  Je suis entré dans la chambre, j’ai regardé tous les livres au mur et j’ai eu honte : j’ai besoin de ça, moi, de tout ça ? 

  Enfant, avant la merveilleuse catastrophe d’apprendre à lire, je dévorais les pages de la lumière. L’odeur de rouille d’une rose ancienne me soûlait. J’aimais cette proposition que les fleurs font au premier venu, leur manière de pousser leur âme devant elles brutalement, comme font les timides. Leurs couleurs sont des pensées-buées, des pensées non encore fixées dans une formule.

  Il y a plusieurs vies. La plus apparente est faite de briques de langage. Et puis il y a cette autre vie flottant au-dessus du monde comme les couleurs au-dessus des prés. Elle n'est pas faite de briques mais de vide, d'intervalles, de silence. Le mieux serait de parler le moins possible – ou alors comme fait le mimosa. Je pense à Satoski Koju, ce cinéaste japonais qui a laissé dans le dernier plan de son film trois petites fleurs blanches comme une lettre invisible pour son épouse. Je rassemble toute ma journée autour de cette pensée.  

  Il y a des choses très petites et très légères qui portent tout.

  Le tremblement d'un pétale quand une goutte de pluie le heurte : c'est cette vibration que je cherche dans l'écriture, l'imperceptible inquiétude de l'âme en paix.

  Ryokan parle d'un "bijou intérieur" qui n'est pas un bijou et n'est pas intérieur, ni rien de pensable. Juste quelque "chose" d'indispensable au souffle de la vie. Les couleurs des fleurs sont les éclats de ce bijou immatériel.

  Les billes en terre qui roulaient dans ma cour d'enfance étaient d'un bleu perdu. De descendre en cascade l'escalier les avait blanchies. Parfois l'une d'elles disparaissait au milieu du gravier. Je ne la retrouvais jamais. Sous mes paupières, avant de m'endormir, quelque chose m'apparaissait de sa présence grêlée de bleu, comme un amour lointain et pur.

  T'ai-je dit qu'on change parfois de cœur ? Le bleu caché des petites plumes du geai n'est plus mon amour. Je trouve plus mystérieuse cette couleur brune qui enveloppe son corps. Ma pensée, c'est d'aller de noyade en noyade. Englouti par la clarté brunie d'une gorge de geai, je mets du temps à revenir au monde. Au sortir de ma contemplation, je connais l'insouciance des ressuscités. Je passe mon temps à naître et à renaître, ce n'est vraiment pas sérieux...


Christian Bobin

 

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