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"Remue-ménage", d'Eric Laurrent, Les Editions de Minuit, 19 janvier 1999, 160 pages, 18 €

Né le 15 juillet 1966 à Clermont-Ferrand, licencié ès lettres modernes, Eric Laurrent (ne pas oublier le deuxième "r" de son patronyme) vit à Paris. On se souviendra qu'il a débuté dans le roman avec Coup de foudre, puisant son inspiration dans la remodélisation du fameux tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus. Et qu'on lui doit une vie de Gustave Flaubert intitulée A l'œuvre, livre pour lequel il a quitté – temporairement on l'imagine – Les Editions de Minuit, publié cette fois par Flammarion, en 2024.
Je commencerai par vous donner lecture, avant que de vous livrer un extrait de son quatrième roman, Remue-ménage (mais un peu plus tard dans la journée), de ce qu'en dit Jean-Claude Lebrun :
"Eric Laurrent a d'abord suivi la trajectoire typique de la première génération dont les rapports avec les livres et la littérature se sont dramatiquement distendus. C'est l'époque des nouveaux "produits culturels", qui connaissent un boom sans précédent. C'est aussi le temps des folles embardées de l'enseignement littéraire au collège et au lycée, pas vraiment propices à l'éveil d'un désir de lecture chez les adolescents. Bref, Eric Laurrent se rappelle avoir vécu son premier émoi de lecteur seulement après son admission à l’université, en psychologie. Plus que d’un émoi, il faudrait au demeurant parler d’un véritable choc, puisqu’il s’était d’un coup projeté dans le bouillonnant univers de Flaubert de L’Education sentimentale. Ensuite viendront Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett. Et puis Rimbaud et Nabokov. Et Rabelais, avec cette langue oscillant, comme une passerelle en limite constante de rupture, entre un parler populaire et une langue qu’on qualifierait aujourd’hui sans doute, de par sa complexité et ses effets recherchés, d’élitiste. Bref, Eric Laurrent refaisait hâtivement son retard et se plongeait même maintenant dans ces classiques qui lui semblaient auparavant des témoignages obsolètes de quelque langue morte. Du coup, ses études glissaient de la psychologie vers les lettres. Les deux murs couverts de livres, qui enserrent sa petite pièce de travail indiquent au visiteur que la lacune initiale s’est trouvée largement comblée. Romans, poésies, dictionnaires, sur une tablette un ouvrage consacré à la comédie américaine, des articles de presse épinglés devant la table : depuis belle lurette l’écriture a cessé d’être ici une abstraction lointaine, une pratique d’un autre âge réservée à un cercle d’initiés vieillissants, étrangers au mouvement du temps. Le contact avait été d’autant plus passionnel qu’il s’était produit tardivement. Il s’agissait maintenant de s’avancer sur un continent resté complètement à l’écart de l’itinéraire de formation. Une appropriation certainement devenue plus urgente depuis que s’était manifesté le premier désir d’écriture, vers la vingtième année, sous la forme d’un classique journal intime. Si tous les cahiers que l’on tient pour soi ne conduisent pas à la littérature, beaucoup en suscitent le désir. Parce qu’un jour il peut arriver que le plaisir de la langue pousse à s’aventurer plus avant, à entrer dans un jeu qui oblige à s’arracher au simple compte-rendu des jours et des heures. On continue certes de tenir le journal dans un coin, mais on ne résiste plus à l’appel du large. Pour Éric Laurrent ce temps viendra, un peu plus tard. Pour l’heure, c’est vers la musique que le conduit d’abord une sensibilité esthétique en train de se révéler à elle-même. Recoupant une nouvelle fois la trajectoire banale de ceux de sa génération, devenus adultes au milieu d’un omniprésent univers de sons. Les plus ambitieux s’essaient à leur tour à en maîtriser les formes : ne s’agit-il pas pour eux du mode d’expression le plus évident, le plus en rapport avec la sensibilité acquise, et le plus immédiatement accessible ? En un mot, le plus familier. Dans un groupe de rock, il tiendra le rôle du guitariste. Mais il n’en restera pas là. Il se fera compositeur et parolier. Le désir créateur commence décidément de s’affirmer. Avec le recul et la découverte de plus vastes horizons musicaux – depuis le début de notre entretien la platine CD fait entendre les accords calmes d’une célèbre œuvre classique pour piano - il perçoit aussi les limites de l’expérience.
Limites personnelles : les capacités n’étaient pas à la hauteur de l’ambition. Limites du genre : la sensation d’une trop grande pauvreté de formes, d’un enfermement dans des stéréotypes. L’exacte différence entre le produit de consommation standardisé, vers quoi tendent tellement de musiques contemporaines, avec leur usage presque toujours académique de la subversion, et l’art. Éric Laurrent se trouve maintenant étudiant en maîtrise de lettres, à l’université de Clermont-Ferrand. Fait aujourd’hui encore suffisamment rare pour mériter d’être mis en exergue : on y dispense un cours d’initiation à la littérature contemporaine. On y tient également ouvert un atelier d’écriture. C’est l’autre déclic. De petits textes viennent, qui prennent la forme de nouvelles. Bientôt on atteint la centaine de pages. La décision est prise de les relier, de les fondre en une seule coulée et de fusionner leurs différents personnages en une figure unique. Quant à la manière, elle est déjà celle des futurs livres : un composé subtil de virtuosité et de burlesque. Une autre pratique d’écriture commence, dorénavant sans aucune commune mesure avec les objectifs restreints du journal intime. Au même moment, et probablement pas par hasard, le choix des lectures s’affirme. Immersion complète dans le contemporain. Et, à l’intérieur de celui-ci, dans des romans actuels des Editions de Minuit. Des livres, de Jean Echenoz, de Jean-Philippe Toussaint, agissent comme autant de nouveaux déclencheurs. Les lectures de Nous trois, publié en 1992, et de Monsieur, qui avait paru six ans plus tôt, lui restent en mémoire comme d’authentiques ébranlements. La perfection formelle s’y combine à la drôlerie. La distanciation prônée par Brecht s’y trouve comme naturellement mise en pratique, dans des fictions qui touchent profond sans donner l’impression de se prendre au sérieux.
Allumant une nouvelle Lucky Strike, après un dernier aller et retour, quatre grandes enjambées en santiags, entre les tasses dans la pièce et la cafetière dans la cuisine, Éric Laurrent en vient alors à son autre grande affaire : Claude Simon. Figure tutélaire des éditions de Minuit, avec Sarraute, Beckett et Robbe-Grillet, et forêt de prose, immense et serrée. Et il se rappelle cette page 98 des Georgiques, le cap qu’il avait résolu de se fixer pour définitivement trancher : arrêter ou poursuivre une lecture éreintante, fourmillant de difficultés. Il se rappelle aussi comment l’horizon du récit, à cet endroit précis, soudain sembla se dégager devant lui, et quelle extraordinaire émotion il éprouva lorsque, se retournant sur les pages si malaisément traversées, il distingua d’un coup un paysage net, parfaitement en ordre, selon les lois les plus achevées de la composition.
De cet événement date sans le moindre doute la place de la vision dans son écriture. De la même façon que l’art de Claude Simon s’est largement nourri à sa propre expérience de peintre et de photographe, avec des œuvres romanesques qui se présentent comme le produit d’un incessant travail de composition, d’arrangements et de combinaisons, l’écriture d’Éric Laurrent va s’alimenter à une foule de références picturales. Plusieurs fois par livre, on peut ainsi identifier des tableaux plus ou moins cachés, dont il a détourné certaines parties. Travaillant à partir de reproductions en format cartes postales placées devant lui, il en intègre en effet des éléments dans ses fictions."


Jean-Claude Lebrun

 

 

 

Extrait de Remue-ménage 



Pour Félix Arpeggione, Romance Délie n’avait été, la première fois où il la vit, qu’un buste glissant avec fluidité au-dessus du toit des voitures descendant la rue Gay-Lussac. Puis le jet en éventail de la fontaine centrale de la place Edmond Rostand l’avait voilée quelques secondes, lui conférant ensuite, lorsque se dissociant du trafic pour biffer de ses longues jambes les bandes blanches du passage piétonnier rayant le boulevard Saint-Michel elle en avait surgi, un bref statut anadyomène. Après quoi, d’une courbe techniquement parfaite, elle avait traversé la place. Alors elle lui était apparue en pied : casquette noire, brassière blanche coupée au-dessus du nombril et short de jean bleu, les membres ceints de coudières et de genouillères de plastique rouge, les mains prises dans des mitaines de cuir brun – comme vêtue en pointillés. 

    L’impulsion qu’elle avait donnée à sa paire de rollers l’ayant finalement conduite le long de la terrasse de  café à laquelle, au commencement de la rue de Médicis, il était attablé. Arpeggione, autorisé en cela par les verres fumés de sa paire de lunettes, considéra, l’espace d’un court instant, les seins de l’inconnue (desquels l’ombre conique qu’ils projetaient sur le tissu blanc de la brassière rehaussait l’éminence), avant de relever promptement la tête pour saisir son visage : peau tachetée de son, cheveux couleur de chaume et yeux d’un bleu céruléen, celui-ci colligeait les teintes d’un champ de blé par un après-midi d’été. 

    Comme elle le dépassait bientôt, il laissa son regard s’attarder à sa suite et s’abaisser sur son short de jean (ultime avatar, de toute évidence, d’un pantalon jadis long, ramené maintenant si haut qu’il laissait apparaître, derrière un lâche rideau de fils frangés, les pâles et premiers contreforts des fesses) jusqu’à ce qu’elle disparût par la porte de l’agence immobilière de laquelle, quelques minutes plus tôt, lui-même était précisément sorti. 

     Si le jardin du Luxembourg concentre, dit-on, le plus grand nombre de statues qui soit en plein air à Paris, le bureau de l’agent immobilier Carton, qui le domine de ses fenêtres, n’est pas loin de proposer non plus, dis-je, une diversité de mobilier peu commune : fruit de récupérations opérées au fil des années dans des appartements fuis par des locataires impécunieux, il fait se côtoyer sur une superficie de trois dizaines de mètres carrés à peine des éléments de styles très disparates : une bergère Louis XVI et un bureau Restauration, un guéridon retour d’Egypte et une chaise coloniale, un secrétaire second Empire et une armoire quatrième République – les portes métalliques de cette dernière sont ouvertes sur des piles de dossiers poussiéreux. 

    Pareillement, l’occupant du lieu semble tenir sa vêture d’une longue exploration de caves et de combles, il porte des choses qui ne sont plus d’époque et qui, lorsqu’elles l’étaient, n’eussent pas nécessairement été de son âge ni forcément de son sexe : un sous-pull de nylon orange fluorescent, une veste de velours vert wagon, cintrée à la taille et boutonnée à gauche, un pantalon de tergal écossais et des tennis de daim. Sous l’œil conquérant du portrait photographique d’un vieil homme lui ressemblant, sa silhouette tassée de quinquagénaire las se découpe en un contre-jour que contrarie faiblement une lampe d’inspiration Art déco à la lumière de laquelle il feuillette distraitement la copie jaunâtre du bail de location d’un appartement sis au 42 de la rue Sorbier, dans le vingtième arrondissement de Paris – ce bail est établi au nom de Félix Arpeggione. 

    Vous n’êtes pas sans savoir monsieur Arpeggione, disait l’agent d’un ton distant, qu’en cas de congé vous devez respecter un préavis de trois mois à moins que vous ne répondiez à l’une des clauses particulières suivantes à savoir mutation perte d’emploi allocation du revenu minimum d’insertion ou mauvais état de santé si vous êtes âgé de soixante ans ou plus voire mais cela est à notre discrétion raisons familiales un divorce par exemple ou bien le décès de votre conjoint en ce cas le préavis peut être légalement ramené à un mois je vous écoute. Arpeggione, se raclant la gorge et se décolletant d’une main, se pencha vers l’homme, décès du conjoint dites-vous ? Pourquoi c’est votre cas ? Non mais c’est une question de jours sinon d’heures je crains fort. 

    Trois semaines auparavant, en effet, il est dix-huit heures et puis il est vingt heures et bientôt  vingt-trois, et Félix Arpeggione, attendant le retour d’Anaïs du travail, sursaute à chaque pas provenant de l’escalier, il se retourne aussitôt sur sa chaise en direction de la porte de l’appartement, mains crispées sur le dossier et yeux sur la poignée – mais le claquement des talons s’en va immanquablement s’étouffer dans les étages inférieurs, sur les patins, dans les tapis, dans les pantoufles ou sur les poufs. 

    D’Anaïs disparue, il aurait tout le soir appelé les amies, les indéfectibles d’abord, les fluctuantes ensuite, les lointaines après, mais nulle ne l’aurait vue. Tout aussi vainement, il joindrait les amants, les passés ou possibles, Annabelle sa sœur, ses parents en province, ses collègues de travail. La longueur des sonneries augmentait avec les heures passant, les gens au bout du fil s’avéraient de moins en moins disposés à communiquer quoi que ce fût : après que deux fois sur trois les bouches eurent été pleines, elles devinrent chuchotantes, haletantes il arriva – dont, une fois, comme semblant encore pleine –, puis les voix s’éraillèrent, puis l’on ne répondit plus. 

Eric Laurrent

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