Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

"Terre des hommes" : Antoine de Saint-Exupéry, éditions Gallimard, décembre 1953, 224 pages, 360 fr

Ce n'est pas l'édition originale - qui date de février 1939 - que j'ai entre les mains, mais une réédition parue moins de deux mois après qu'a été publiée la première mouture dans la collection la Pléiade des œuvres de Saint-Exupéry, avec une préface de Roger Caillois. Le côté Journal de bord de ce livre m'intéresse (quoi qu'il fût récompensé par le Grand Prix du roman de l'Académie française, alors que ce n'en était pas un), recueil qui devait initialement avoir comme titre "Etoile par grand vent".
Dans cette œuvre autobiographique, Saint-Exupéry compile une série d'articles parus dans L'Intransigeant en 1936 (un quotidien de dix pages tirant à 130 000 exemplaires). Des huit chapitres qui composent le livre, j'ai choisi des extraits du cinquième d'entre eux, intitulé "Oasis" : un récit unique en son genre, où l'auteur, recueilli par des fermiers, fait la découverte d'une sorte de "paradis terrestre", où les animaux les plus divers vivent de concert, en bonne intelligence avec le monde humain. C'est en Argentine qu'a lieu cette aventure.

Voici :

 

 

 

OASIS


  Je vous ai tant parlé du désert qu’avant d’en parler encore, j’aimerais décrire une oasis. Celle dont me revient l’image n’est point perdue au fond du Sahara. Mais un autre miracle de l’avion est qu’il nous plonge directement au cœur du mystère. Vous étiez ce biologiste étudiant, derrière le hublot, la fourmilière humaine, vous considériez d’un cœur sec ces villes assises dans leur plaine, au centre de leurs routes qui s’ouvrent en étoile, et les nourrissent, ainsi que des artères, du suc des champs. Mais une aiguille a tremblé sur un manomètre, et cette touffe verte, là en bas, est devenue un univers. Vous êtes prisonnier d’une pelouse dans un parc endormi. 
   Ce n’est pas la distance qui mesure l’éloignement. Le mur d’un jardin de chez nous peut enfermer plus de secrets que le mur de Chine, et l’âme d’une petite fille est mieux protégée par le silence que ne le sont, par l’épaisseur des sables, les oasis sahariennes. 
   Je raconterai une courte escale quelque part dans le monde. C’était près de Concordia, en Argentine, mais c’eût pu être partout ailleurs : le mystère est ainsi répandu. 
   J’avais atterri dans un champ, et je ne savais point que j’allais vivre un conte de fées. Cette vieille Ford dans laquelle je roulais n’offrait rien de particulier, ni ce ménage paisible qui m’avait recueilli. 
   - Nous vous logerons pour la nuit… 
   Mais à un tournant de la route, se développa, au clair de lune, un bouquet d’arbres et, derrière ces arbres, cette maison. Quelle étrange maison ! Trapue, massive, presque une citadelle. Château de légende qui offrait, dès le porche franchi, un abri aussi paisible, aussi sûr, aussi protégé qu’un monastère. 
   Alors apparurent deux jeunes filles. Elles me dévisagèrent gravement, comme deux juges postés au seuil d’un royaume interdit : la plus jeune fit une moue et tapota le sol d’une baguette de bois vert, puis, les présentations faites, elles me tendirent la main sans un mot, avec un air de curieux défi, et disparurent. 
   J’étais amusé et charmé aussi. Tout cela était simple, silencieux et furtif comme le premier mot d’un secret. 
   - Eh ! Eh ! Elles sont sauvages, dit simplement le père. 
   Et nous entrâmes. 
   J’aimais, au Paraguay, cette herbe ironique qui montre le nez entre les pavés de la capitale, qui, de la part de la forêt vierge invisible, mais présente, vient voir si les hommes tiennent toujours la ville, si l’heure n’est pas venue de bousculer un peu toutes ces pierres. J’aimais cette forme de délabrement qui n’exprime qu’une trop grande richesse. Mais ici je fus émerveillé. 
   Car tout y était délabré, et adorablement, à la façon d’un vieil arbre couvert de mousse, que l’âge a un peu craquelé, à la façon du banc de bois où les amoureux vont s’asseoir depuis une dizaine de générations. Les boiseries étaient usées, les vantaux rongés, les chaise bancales. Mais si l’on ne réparait rien, on nettoyait ici, avec ferveur. Tout était propre, ciré, brillant. 
   Le salon en prenait un visage d’une intensité extraordinaire comme celui d’une vieille qui porte des rides. Craquelures des murs, déchirure du plafond, j’admirais tout, et, par-dessus tout, ce parquet effondré ici, branlant là, comme une passerelle, mais toujours astiqué, verni, lustré. Curieuse maison, elle n’évoquait aucune négligence, aucun laisser-aller, mais un extraordinaire respect. Chaque année ajoutait, sans doute, quelque chose à son charme, à la complexité de son visage, à la ferveur de son atmosphère amicale, comme d’ailleurs aux dangers du voyage qu’il fallait entreprendre pour passer du salon à la salle à manger. 
    - Attention ! 
   C’était un trou. On me fit remarquer que dans un trou pareil je me fusse aisément rompu les jambes. Ce trou, personne n’en était responsable : c’était l’œuvre du temps. Il avait une allure très grand seigneur, ce souverain mépris pour toute excuse. On ne me disait pas : "Nous pourrions boucher tous ces trous, nous sommes riches, mais…" On ne me disait pas non plus - ce qui était pourtant la vérité - "Nous louons ça à la ville pour trente ans. C’est à elle de réparer. Chacun s’entête..." On dédaignait les explications, et tant d’aisance m’enchantait. Tout au plus me fit-on remarquer : 
   - Eh ! Eh ! c’est un peu délabré... 
     Mais cela d’un ton si léger que je soupçonnais mes amis de ne point trop s’en attrister. Voyez-vous une équipe de maçons, de charpentiers, d’ébénistes, de plâtriers étaler dans un tel passé leur outillage sacrilège, et vous refaire dans les huit jours une maison que vous n’aurez jamais connue, où vous croyez-vous en visite ? Une maison sans mystères, sans recoins, sans trappes sous les pieds, sans oubliettes - une sorte de salon d’hôtel de ville ? 
     C’était tout naturellement qu’avaient disparu les jeunes filles dans cette maison à escamotages. Que devaient être les greniers, quand le salon déjà contenait les richesses d’un grenier ! Quand on y devinait déjà que, du moindre placard entr’ouvert, crouleraient des liasses de lettres jaunes, des quittances de l’arrière grand-père, plus de clefs qu’il n’existe de serrures dans la maison, et dont naturellement aucune ne s’adapterait à aucune serrure. Clefs merveilleusement inutiles, qui confondent la raison, et qui font rêver à des souterrains, à des coffrets enfouis, à des louis d’or. 
    - Passons à table, voulez-vous ?" 
    Nous passons à table. Je respirais d’une pièce à l’autre, répandue comme un encens, cette odeur de vieille bibliothèque qui vaut tous les parfums du monde. Et surtout j’aimais le transport des lampes. De vraies lampes lourdes, que l’on charriait d’une pièce à l’autre, comme aux temps les plus profonds de mon enfance, et qui remuaient aux murs des ombres merveilleuses. On soulevait en elles des bouquets de lumière et de palmes noires. Puis, une fois les lampes en place, s’immobilisaient les plages de clarté, et ces vastes réserves de nuit tout autour, où craquaient les bois. 
    Les deux jeunes filles réapparurent aussi mystérieusement, aussi silencieusement qu’elles s’étaient évanouies. Elles s’assirent à table avec gravité. Elles avaient sans doute nourri leurs chiens, leurs oiseaux,  ouvert leurs fenêtres à la nuit claire, et goûté dans le vent du soir l’odeur des plantes. Maintenant, dépliant leur serviette, elles me surveillaient du coin de l’œil, avec prudence, se demandant si elles me rangeraient ou non au nombre de leurs animaux familiers. Car elles possédaient aussi un iguane, une mangouste, un renard, un singe et des abeilles. Tout cela vivant pêle-mêle, s’entendant à merveille, composant un nouveau paradis terrestre. Elles régnaient sur tous les animaux de la création, les charmant de leurs petites mains, les nourrissant, les abreuvant, et leur racontant des histoires que, de la mangouste aux abeilles, ils écoutaient. 
    Et je m’attendais bien à voir deux jeunes filles si vives mettre tout leur esprit critique, toute leur finesse, à porter sur leur vis-à-vis masculin, un jugement rapide, secret et définitif. Dans mon enfance, mes sœurs attribuaient ainsi des notes aux invités qui, pour la première fois, honoraient notre table. Et, lorsque la conversation tombait, on entendait soudain, dans le silence, retentir un : 
    - Onze ! 
dont personne, sauf mes sœurs et moi, ne goûtait le charme. 
    Mon expérience de ce jeu* me troublait un peu. Et j’étais d’autant plus gêné de sentir mes juges si avertis. Juges qui savaient distinguer les bêtes qui trichent des bêtes naïves, qui savaient lire au pas de leur renard s’il était ou non d’humeur abordable, qui possédaient une aussi profonde connaissance des mouvements intérieurs. 
    J’aimais ces yeux si aiguisés et ces petites âmes si droites, mais j’aurais tellement préféré qu’elles changeassent de jeu. Bassement pourtant et par peur du « onze » je leur tendais le sel, je leur versais le vin, mais je retrouvais, en levant les yeux, leur douce gravité de juges que l’on n’achète pas. 
    La flatterie même eût été vaine : elles ignoraient la vanité. La vanité, mais non le bel orgueil, et pensaient d’elles, sans mon aide, plus de bien que je n’en aurais osé dire. Je ne songeais même pas à tirer prestige de mon métier, car il est autrement audacieux de se hisser jusqu’aux dernières branches d’un platane et cela, simplement, pour contrôler si la nichée d’oiseaux prend bien ses plumes, pour dire bonjour aux amis. 
    Et mes deux fées silencieuses surveillaient toujours si bien mon repas, je rencontrais si souvent leur regard furtif, que j’en cessai de parler. Il se fit un silence et pendant ce silence quelque chose siffla légèrement sur le parquet, bruissa sous la table, puis se tut. Je levai des yeux intrigués. Alors, sans doute satisfaite de son examen, mais usant de la dernière pierre de touche, et mordant dans son pain de ses jeunes dents sauvages, la cadette m’expliqua simplement, avec une candeur dont elle espérait bien, d’ailleurs, stupéfier le barbare, si toutefois j’en étais un : 
    - C’est les vipères. 
  Et se tut, satisfaite, comme si l’explication eût dû suffire à quiconque n’était pas trop sot. Sa sœur glissa un coup d’œil en éclair pour juger mon premier mouvement, et toutes deux penchèrent vers leur assiette le visage le plus doux et le plus ingénu du monde. 
    - Ah !… C’est les vipères… 
  Naturellement ces mots m’échappèrent. Ça avait glissé dans mes jambes, ça avait frôlé mes mollets, et c’étaient des vipères… 
    Heureusement pour moi je souris. Et sans contrainte : elles l’eussent senti. Je souris parce que j’étais joyeux, parce que cette maison, décidément, à chaque minute me plaisait plus ; et parce qu’aussi j’éprouvais le désir d’en savoir plus long sur les vipères. L’aînée me vint en aide : 
    - Elles ont leur nid dans un trou, sous la table. 
    - Vers dix heures du soir elles rentrent, ajouta la sœur. Le jour, elles chassent. 
    A mon tour, à la dérobée, je regardai ces jeunes filles. Leur finesse, leur rire silencieux derrière le paisible visage. Et j’admirais cette royauté qu’elles exerçaient… 
    Aujourd’hui, je rêve. Tout cela est bien lointain...

Antoine de Saint-Exupéry

* Le jeu du "onze" consiste à  « bluffer » le plus souvent possible ses adversaires sans que les autres joueurs ne le remarquent. Un joueur qui, son tour venu, n'a pas la carte qui convient peut aussi dire : « passe ! » et laisser la main au joueur suivant.

Les commentaires sont fermés.