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Alain Bosquet (1919-1998) et ses "Quatre testaments"

C'est le prix Alain Bosquet 2021 attribué à un fidèle de Diérèse (depuis avril 2007) : j'ai nommé Gérard Le Gouic, écrivain kernévellois, pour ses "Exercices d'incroyances", livre paru dans la collection blanche de Gallimard (10/6/2021), auteur que vous retrouverez dans le numéro 84 en préparation, avec un ensemble de poèmes inédits...
C'est ce prix donc qui invite à en savoir un peu plus sur l'auteur Alain Bosquet lui-même. Pour mémoire,
Jean Rousselot lui a rendu hommage dans les colonnes du n°18 de Diérèse (septembre 2002, pages 59 à 65).
Laissons à présent Jacqueline Piatier nous parler de cet écrivain infatigable, pour ne pas dire insatiable, aimé par celles et ceux conscients du travail qu'il accomplissait, vaille que vaille, sans autre souci que de servir la littérature, dans tous ses états :

 

 

"Alain Bosquet, qui est mort le 17 mars 1998 a été, avec une constante fécondité, poète, romancier et critique. On lui doit une cinquantaine de livres et des milliers d'articles. De ces registres divers, c'est la poésie qu'il a toujours revendiquée comme sa vocation essentielle. Mais il a gardé jusqu'à la fin de sa vie le désir de faire partager ses passions de lecteur ; son dernier article date de quelques semaines avant sa mort. Quant à son dernier roman, Portrait d'un milliardaire malheureux (Gallimard), il a paru à l'automne de 1997.
Les vicissitudes de l'Histoire lui ont donné une culture cosmopolite sur laquelle s'est exercée une rapide et percutante intelligence. Il naît à Odessa le 28 mars 1919. Son père, Alexandre Bisk, poète à ses heures, a été le premier traducteur en russe de Rilke. La famille quitte le pays quelques mois après la naissance du petit Anatole - le vrai prénom d'Alain Bosquet - et s'installe en Belgique. Quand la guerre éclate, Anatole Bisk est un étudiant belge d'origine russe, qui se spécialise en philologie romane. L'invasion allemande de mai 1940 contraint les parents Bisk à un deuxième, puis à un troisième exil. Leur fils, qui en moins d'un mois a perdu la guerre à la fois dans l'armée belge et dans l'armée française, les rejoint, à Montpellier d'abord, puis à New York, journaliste à La Voix de la France, organe gaulliste, il rencontre les grands émigrés européens, se lie avec André Breton, qui publie ses premiers poèmes. Puis il s'engage dans l'armée américaine, qui l'envoie à Londres, où se prépare le débarquement. Il la suivra en France, puis en Allemagne, où, à partir de 1945, il mène pendant six ans une vie dorée de vainqueur, sans oublier la littérature.
Dès 1939, il fonde la revue Pylone (sans le circonflexe) en Belgique, une revue en langue allemande (Das Lot, 1947-1952), et dirige pas moins de sept autres revues, pour terminer avec Cahiers irréguliers de Poésie (1996) ; publie une anthologie des surréalistes qui le brouille avec Breton, écrit les poèmes qui composeront son premier recueil paru en France : La vie est clandestine (Corréa, 1945).
En 1951, il s'installe à Paris, d'où il ne bougera plus, sauf pour des voyages auxquels l'invitent son désir de dépaysement, son enseignement dans les universités américaines, ses conférences à l'étranger, ses activités d'homme de lettres. Critique littéraire à Combat, il multiplie ses tribunes ; il a collaboré au Monde de 1961 à 1984. Les Nouvelles littéraires, plus tard Le Quotidien de Paris, Le Figaro publieront aussi ses articles. Il a tenu une chronique de poésie dans la NRF, une autre de littérature étrangère dans Le Magazine littéraire.

Un brillant essai sur la poésie et ses ruptures avec la tradition, Verbe et Vertige (prix Femina Vacaresco 1961), ses études sur Saint John-Perse (1953), Emily Dickinson (1956), Pierre Emmanuel (1960), Walt Whitman (1960), ses anthologies de poésie américaine, française et du monde entier, ses traductions, les collections qu'il a animées, les revues, même éphémères, qu'il a lancées, l'ont imposé comme un spécialiste dans ce domaine difficile. Il a obtenu ainsi un pouvoir culturel qui lui a valu des ennemis.
C'est qu'Alain Bosquet tranchait parfois avec passion et selon l'idée qu'il s'était faite de la poésie à travers les influences qu'il avait reçues : le surréalisme, qui prétendait libérer la poésie des contraintes de la raison ; le dadaïsme, qui l'avait entraînée au sarcasme et à la négation ; l'expressionisme allemand, école de malédiction contre l'homme et le monde ; enfin, les interrogations que la philosophie posait au langage.
La poésie d'Alain Bosquet aurait pu être sombre. Elle apparaît plutôt comme joueuse et cocasse, créatrice d'un monde déconcertant où plus rien n'est à sa place, où toute chose se métamorphose en une autre chose incompatible avec elle, où chaque ensemble se dissocie pour rendre libres les éléments qui le composent. Au poète de rapprocher ces fragments disparates afin qu'un irréel insolite et saugrenu se substitue au réel dont le poids est trop lourd.
Car une angoisse se masque sous cette fantasmagorie. Elle est tantôt métaphysique, ce qui le rapproche de l'existentialisme ; tantôt psychologique : l'homme réduit à sa chair n'est affronté qu'à la mort ; tantôt historique : la bombe atomique a donné à la planète les moyens de se suicider. Elle ne se résout pas en élégie plaintive mais en ironies, provocations, défis. Ses Quatre testaments, publiés séparément, lui ont valu le prix Max Jacob, le prix Sainte-Beuve et le Grand Prix de poésie de l'Académie française. Il a été traduit dans de nombreux pays et en anglais par de grands écrivains qui étaient aussi ses amis : Samuel Beckett et Lawrence Durrell.
Alain Bosquet a commencé sa carrière de romancier chez Gallimard avec La Grande Eclipse, en 1952. Il la poursuit chez Grasset depuis Un besoin de malheur (1963). Il a toujours affirmé que, dans son œuvre en prose, il réglait ses comptes avec son siècle. On s'attend à des romans de mœurs, ce sont des romans de poète. Ils ont des apparences classiques, mettent en scène des personnages (des écrivains, un peintre, un médecin, un pilote de guerre) saisis au cours d'une crise et qui servent souvent de masque à l'auteur. Mais la virtuosité du langage dilue leur concentration dramatique, voire leurs intentions satiriques. Peut-être faut-il voir là la raison de la relative méconnaissance de son œuvre dans le grand public, sauf pour quelques exceptions : La Confession mexicaine, prix Interallié (Grasset, 1965), Une Mère russe, Grand Prix de l'Académie française (Grasset, 1978).
Au milieu de cette production jaillit un massif autobiographique qui donne de l'éclat. C'est justement Une mère russe qui l'inaugure. Alain Bosquet y fait le portrait de sa mère qui vient de mourir, ou plutôt il recrée les relations pleines d'ambivalence qu'il a eues avec elle. Y jouent l'amour et la haine, le dévouement et l'égoïsme, l'admiration et l'agacement. Ces oscillations contradictoires du cœur renouvellent un thème rebattu. Alain Bosquet a poursuivi avec insistance cette veine autobiographique. Il consacre trois volumes à ses "trente premières années". Le "tu" présidait à l'évocation de l'enfant, le "il" à celle du jeune homme, le "je" au récit de la guerre faite par l'adulte. (
L'Enfant que tu étais, Ni guerre ni paix, Les Fêtes cruelles, Grasset). En 1986, un portrait de son père succède à celui de sa mère (Lettre à mon père qui aurait eu cent ans, Gallimard).
Les cinq livres offrent plusieurs variantes d'une même scène. L'effet compte moins que la transformation de ses proches en personnages, grâce à d'audacieux fantasmes. Il faut rattacher à cette autobiographie les pages du journal intime, assorties de souvenirs sur des écrivains et des peintres qu'Alain Bosquet a fréquentés (La Mémoire et l'oubli, Grasset, 1990). Elles donnent l'image lucide qu'il se faisait de sa vie et de son œuvre, inaugurant une nouvelle forme de confession où le passé et le présent se joignent. Peut-être est-ce dans ce livre très prosaïque que l'on prend la plus juste mesure d'Alain Bosquet : un homme pathétique affronté à ses contradictions qui, sous les provocations et les parades d'un dandy baroque, n'a cessé de poursuivre une quête identitaire."

Jacqueline Piatier

Ce poème d'Alain Bosquet, extrait de Quel royaume oublié, édité au Mercure de France en 1955 :

De la poésie

     Je vous présente
     ma poésie : c'est une île qui vole
     de livre en livre
     à la recherche
     de sa page natale,
     puis s'arrête chez moi, les deux ailes blessées,
     pour ses repas de chair et de paroles froides.

     J'ai payé cher le voisinage du poème !
     Mes meilleurs mots se couchent dans l'ortie ;
     mes plus vertes syllabes rêvent,
     et c'est d'un silence jeune comme elles.

     Offrez-moi l'horizon qui n'ose plus
     traverser un seul livre à la nage. 
     Je vous donne en retour ce sonnet :
     c'est là que vivent les oiseaux
     signés par l'océan ;
     puis ces hautes consonnes
     d'où l'on observe les tumeurs
     au cerveau des étoiles.

     Fabricants d'équateurs,
     à quel client, à quel nomade
     qui ne sait lire ni aimer,
     avez-vous revendu mon poème,
     ce fauve souriant qui à chaque syllabe
     me sautait à la gorge ?

     Mon langage est en berne
     depuis que mes syllabes 
     se sont sauvées en emportant,
     comme on emporte des cadeaux de noces,
     toutes mes aubes de rechange.

     Mon poème, j'ai beau te congédier
     comme un valet qui depuis vingt-cinq ans
     vole mes neiges manuscrites ;
     j'ai beau te promener en laisse
     comme un caniche
     qui craint de piétiner l'aurore ;
     j'ai beau te caresser
     un équateur autour du cou
     qui dévore une à une mes autres images,
     à chaque souffle je recommence,
     à chaque souffle tu deviens mon épitaphe.

     Il y a eu duel
     entre les mots et leurs syllabes,
     puis mise à mort des poèmes trop riches.
     Le langage a saigné,
     la dernière voyelle s'est rendue.
     Déjà on conjuguait les grands reptiles.

     Voici mon testament :
     la panthère qui suit mon alphabet
     devra le dévorer, s'il se retourne.

Alain Bosquet

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