Diérèse et Les Deux-Siciles
-
-
"A travers les feuillages", un poème de Daniel Martinez
Toute blanche dans l'herbe mouillée
et l'odeur de ses mains qui traverse
le drap de mousse dans les plis duquel
on se regarderait dormir
Ou plutôt le tête à tête
de la parole avec les fibres
et les humeurs d'un faux jour
parole qui s'empresserait de paraître
sans aucune certitude
juste pour voir et s'entendre dire
portée par ce qu'il y a de plus fragile
anxieuse de connaître son destin
la nécessité heureuse ou malheureuse
sous le goutte-à-goutte d'un instant
mille fois mutiplié
pareille à quelque battement de coeur
sous la rumeur ambiante
et qui nous préserverait
de l'ancrage et de la possession
là tu la creuses avec chaque mot
serait-il visible dans son tourbillon
sans se décorporer de son double
de sa petite joie maigre
tu passes alors les mains
à travers les feuillages
pour les entendre respirer
le lierre sur le muret tire à lui ses archers
et le liseron croît sur les tôles luisantes
Rien ne t'appartient vraiment
tête renversée quand l'esprit s'agite
à noyer les yeux
d'ombres transparentes
à découvrir et recouvrir
une portion de vie
entre tant d'images dispersées
Daniel Martinez
3/5/2026 -
Christian Bobin : "Un bruit de balançoire", éditions L'Iconoclaste, 110 pages, septembre 2017, 19 €
Au dos d'une carte postale reproduisant "Les Pèlerins d'Emmaüs", de Rembrandt (Musée Jacquemart-André), Christian m'avait écrit : "... mille mercis pour le patient travail d'abeille. Je ferai mon miel de votre belle revue sur le vivant Thierry Metz. Aujourd'hui la poésie – ni sentimentale, ni soûle de littérature – est vitale." Il qualifiait ainsi remarquablement ce qu'il jugeait être les deux écueils de la poésie et nous pourrions compléter ici son propos par celui de Pierre Dhainaut qui voulait que l'on évite à tout prix la poétisation, prise au piège de l'écoute unidimensionnelle de sa propre voix, dans une démarche entièrement réflexive. Dans Ainsi parlait Victor Hugo (Arfuyen, avril 2018), Pierre D. avait sélectionné cet extrait d'Actes et paroles. Pendant l'exil (Michel Lévy Frères, 1875) : "La sobriété en poésie est pauvreté ; la simplicité est grandeur. Donner à chaque chose la quantité d'espace qui lui convient, ni plus, ni moins, c'est là la simplicité. Simplicité, c'est justice."
Revenons à Christian Bobin, qui a publié deux livres aux éditions L'Iconoclaste : L'homme-joie en 2012 et celui dont je vais vous livrer quelques extraits. Il y écrit : "Le poème se souvient. Personne n'a meilleure mémoire qu'un poème." On ne saurait trop souligner la méfiance de l'auteur à l'égard du verbe mondain ou de ce qui ressortit à l'effet oratoire, voire de l'effet tout court. Ce, quand il n'est pas porté par la nécessité que soit livré à la lecture l'être qui tâche d'entrer en résonance avec l'autre pour lui offrir et le son et le sens des multiples du poème, quand bien même il se verrait figé sur le blanc de la page.
Ce sont d'ici à là des fils souples, idéels, à tisser et souplement communicatifs entre lui (le poème), lui (le poète) et nous... un peu comme si ces va-et-vient se seraient à mesure détachés d'une carte imaginaire qui hante l'écrivant, ouvert au tout-passant de la langue, à mesure entourée, emportée par le saisissant cortège des voyances de l'auteur.Un bruit de balançoire – qui débute par un prologue : "Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit." – est divisé en vingt courtes sections, en fait des lettres adressées le plus souvent à des personnes, mais aussi aux nuages, à un coucou, à un vieil escalier, prend fin avec une épistole à son aimée, dont il commentera par ailleurs le dernier livre, La Foudre, dans les colonnes d'un hebdomadaire (je vous l'ai donnée à lire, cette note de lecture, dans ce blog, même rubrique, en date du 02/9/2022).
A présent, voici l'extrait de l'une des lettres du poète :