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Diérèse et Les Deux-Siciles

  • "D'après", poème de Daniel Martinez

    Le vouloir libre de la langue
    couve la mémoire
              empreint l'herbe
    sous l'hiver
    à se retrouver perdu
    qu'en est-il au juste
    du chemin éclairé
    soudain rayonnant
    depuis la plus faible source
    conduite jusqu'à
    cet autre-là si près de croire
    entendre le cœur battre

     
    Printemps s'annonce
    avec le fleurissement des forsythias
    les feuilles alentour
    comme les nerfs de la pensée
    se sont faits bruits
    c'est le tremblé de l'horizon
    qui se dépose à tes pieds
    dans l'affleurement d'un monde
    tissé de doutes
    et qui ne sait plus retrouver
    entre les branches sauvages
    les abris du repos

    autant qu'alors gorge se noue
    car c'est toujours 
    suivant la déchirure
    que se construit l'avenir
    réplique de nous-mêmes
    et de corps et d'images
    et de visages sans cesse
    éblouis de questions
    restées sans réponse


                                             Daniel Martinez
                                                 12/4/2026

  • "Remue-ménage", d'Eric Laurrent, Les Editions de Minuit, 19 janvier 1999, 160 pages, 18 €

    Né le 15 juillet 1966 à Clermont-Ferrand, licencié ès lettres modernes, Eric Laurrent (ne pas oublier le deuxième "r" de son patronyme) vit à Paris. On se souviendra qu'il a débuté dans le roman avec Coup de foudre, puisant son inspiration dans la remodélisation du fameux tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus. Et qu'on lui doit une vie de Gustave Flaubert intitulée A l'œuvre, livre pour lequel il a quitté – temporairement on l'imagine – Les Editions de Minuit, publié cette fois par Flammarion, en 2024.
    Je commencerai par vous donner lecture, avant que de vous livrer un extrait de son quatrième roman, Remue-ménage (mais un peu plus tard dans la journée), de ce qu'en dit Jean-Claude Lebrun :
    "Eric Laurrent a d'abord suivi la trajectoire typique de la première génération dont les rapports avec les livres et la littérature se sont dramatiquement distendus. C'est l'époque des nouveaux "produits culturels", qui connaissent un boom sans précédent. C'est aussi le temps des folles embardées de l'enseignement littéraire au collège et au lycée, pas vraiment propices à l'éveil d'un désir de lecture chez les adolescents. Bref, Eric Laurrent se rappelle avoir vécu son premier émoi de lecteur seulement après son admission à l’université, en psychologie. Plus que d’un émoi, il faudrait au demeurant parler d’un véritable choc, puisqu’il s’était d’un coup projeté dans le bouillonnant univers de Flaubert de L’Education sentimentale. Ensuite viendront Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett. Et puis Rimbaud et Nabokov. Et Rabelais, avec cette langue oscillant, comme une passerelle en limite constante de rupture, entre un parler populaire et une langue qu’on qualifierait aujourd’hui sans doute, de par sa complexité et ses effets recherchés, d’élitiste. Bref, Eric Laurrent refaisait hâtivement son retard et se plongeait même maintenant dans ces classiques qui lui semblaient auparavant des témoignages obsolètes de quelque langue morte. Du coup, ses études glissaient de la psychologie vers les lettres. Les deux murs couverts de livres, qui enserrent sa petite pièce de travail indiquent au visiteur que la lacune initiale s’est trouvée largement comblée. Romans, poésies, dictionnaires, sur une tablette un ouvrage consacré à la comédie américaine, des articles de presse épinglés devant la table : depuis belle lurette l’écriture a cessé d’être ici une abstraction lointaine, une pratique d’un autre âge réservée à un cercle d’initiés vieillissants, étrangers au mouvement du temps. Le contact avait été d’autant plus passionnel qu’il s’était produit tardivement. Il s’agissait maintenant de s’avancer sur un continent resté complètement à l’écart de l’itinéraire de formation. Une appropriation certainement devenue plus urgente depuis que s’était manifesté le premier désir d’écriture, vers la vingtième année, sous la forme d’un classique journal intime. Si tous les cahiers que l’on tient pour soi ne conduisent pas à la littérature, beaucoup en suscitent le désir. Parce qu’un jour il peut arriver que le plaisir de la langue pousse à s’aventurer plus avant, à entrer dans un jeu qui oblige à s’arracher au simple compte-rendu des jours et des heures. On continue certes de tenir le journal dans un coin, mais on ne résiste plus à l’appel du large. Pour Éric Laurrent ce temps viendra, un peu plus tard. Pour l’heure, c’est vers la musique que le conduit d’abord une sensibilité esthétique en train de se révéler à elle-même. Recoupant une nouvelle fois la trajectoire banale de ceux de sa génération, devenus adultes au milieu d’un omniprésent univers de sons. Les plus ambitieux s’essaient à leur tour à en maîtriser les formes : ne s’agit-il pas pour eux du mode d’expression le plus évident, le plus en rapport avec la sensibilité acquise, et le plus immédiatement accessible ? En un mot, le plus familier. Dans un groupe de rock, il tiendra le rôle du guitariste. Mais il n’en restera pas là. Il se fera compositeur et parolier. Le désir créateur commence décidément de s’affirmer. Avec le recul et la découverte de plus vastes horizons musicaux – depuis le début de notre entretien la platine CD fait entendre les accords calmes d’une célèbre œuvre classique pour piano - il perçoit aussi les limites de l’expérience.
    Limites personnelles : les capacités n’étaient pas à la hauteur de l’ambition. Limites du genre : la sensation d’une trop grande pauvreté de formes, d’un enfermement dans des stéréotypes. L’exacte différence entre le produit de consommation standardisé, vers quoi tendent tellement de musiques contemporaines, avec leur usage presque toujours académique de la subversion, et l’art. Éric Laurrent se trouve maintenant étudiant en maîtrise de lettres, à l’université de Clermont-Ferrand. Fait aujourd’hui encore suffisamment rare pour mériter d’être mis en exergue : on y dispense un cours d’initiation à la littérature contemporaine. On y tient également ouvert un atelier d’écriture. C’est l’autre déclic. De petits textes viennent, qui prennent la forme de nouvelles. Bientôt on atteint la centaine de pages. La décision est prise de les relier, de les fondre en une seule coulée et de fusionner leurs différents personnages en une figure unique. Quant à la manière, elle est déjà celle des futurs livres : un composé subtil de virtuosité et de burlesque. Une autre pratique d’écriture commence, dorénavant sans aucune commune mesure avec les objectifs restreints du journal intime. Au même moment, et probablement pas par hasard, le choix des lectures s’affirme. Immersion complète dans le contemporain. Et, à l’intérieur de celui-ci, dans des romans actuels des Editions de Minuit. Des livres, de Jean Echenoz, de Jean-Philippe Toussaint, agissent comme autant de nouveaux déclencheurs. Les lectures de Nous trois, publié en 1992, et de Monsieur, qui avait paru six ans plus tôt, lui restent en mémoire comme d’authentiques ébranlements. La perfection formelle s’y combine à la drôlerie. La distanciation prônée par Brecht s’y trouve comme naturellement mise en pratique, dans des fictions qui touchent profond sans donner l’impression de se prendre au sérieux.
    Allumant une nouvelle Lucky Strike, après un dernier aller et retour, quatre grandes enjambées en santiags, entre les tasses dans la pièce et la cafetière dans la cuisine, Éric Laurrent en vient alors à son autre grande affaire : Claude Simon. Figure tutélaire des éditions de Minuit, avec Sarraute, Beckett et Robbe-Grillet, et forêt de prose, immense et serrée. Et il se rappelle cette page 98 des Georgiques, le cap qu’il avait résolu de se fixer pour définitivement trancher : arrêter ou poursuivre une lecture éreintante, fourmillant de difficultés. Il se rappelle aussi comment l’horizon du récit, à cet endroit précis, soudain sembla se dégager devant lui, et quelle extraordinaire émotion il éprouva lorsque, se retournant sur les pages si malaisément traversées, il distingua d’un coup un paysage net, parfaitement en ordre, selon les lois les plus achevées de la composition.
    De cet événement date sans le moindre doute la place de la vision dans son écriture. De la même façon que l’art de Claude Simon s’est largement nourri à sa propre expérience de peintre et de photographe, avec des œuvres romanesques qui se présentent comme le produit d’un incessant travail de composition, d’arrangements et de combinaisons, l’écriture d’Éric Laurrent va s’alimenter à une foule de références picturales. Plusieurs fois par livre, on peut ainsi identifier des tableaux plus ou moins cachés, dont il a détourné certaines parties. Travaillant à partir de reproductions en format cartes postales placées devant lui, il en intègre en effet des éléments dans ses fictions."


    Jean-Claude Lebrun


    Suite le lundi 13 avril........................

  • "Réfractions", extraits du Journal de Daniel Martinez (15/2 au 23/2)

    Façon de reprendre la plume, après une courte traversée à vide, pour tenter de rétablir une sorte d'équilibre intérieur. Vœu de principe : ne rien négliger dans l'enchevêtrement des journées écoulées, de cette chaîne de symboles qui vont et passent tenter de combler les omissions, les lacunes, et dans le même temps où l'on ne peut que se laisser porter, défricher, débroussailler, gratter jusqu'à la roche, la dénuder enfin, pour qu'elle soit telle qu'elle m'apparaît à cette heure, délivrée de ce qui n'est pas elle. Ainsi de l'écriture, telle que je la conçois du moins, sous le prisme des reflets qui nous composent, tandis que nous allons vers le musée du monde redécouvrir ce qui fait l'essence de nos vies. Dans cette liberté tâtonnante que nous permet la conscience.

    Au bas d'une esquisse datant de 1963, croquée au stylo bille bleu et aux crayons de couleur, Roger Bissière écrivit : "l'œuvre qu'on fait est une manière de tenir son journal --- Les tableaux on les fait toujours comme les princes font leurs enfants : avec des bergères." Fort de ce regard "qui se contente de découvrir, mais non d'expliquer" (Georges Braque), on se rend compte que l'œuvre échappe à son concepteur et que les idées qui président à la création ne sont que l'écume des passions, pour ne pas dire plus clairement du désir, et par voie de conséquence livrées sont-elles à l'inconnu. Un journal ne sera jamais une somme, mais un échappatoire, mille et une fois renouvelé. Dans l'esquisse même, le plaisir de s'y voir la revoir, avant que de la voir concrétisée.

    Sur 1 esquisse au stylo bleu et crayons de couleur datant de 1963, Roger Bissière écrit - Copie.jpeg


    Est-ce là une rue ?  Les maisons s'y rangent toutes sur le même côté. De l'autre coule, en contrebas, une rivière. Perpendiculaires à la ligne des façades, des ponts enjambent l'eau, pour mener à des jardins privatifs. En rêve j'y entrai pour cueillir à la dérobée des mirabelles, ces fruits d'or qui m'ouvraient alors à des perspectives que je n'avais pas soupçonnées. Avec en bruit de fond, la rumeur du grand seigneur nomade qu'est le vent : ni d'avant, ni de maintenant, mais de toujours : un lieu où le temps se serait effacé.


    Jusqu'aux fibres, aux veines en allées, la tête lui tourne une seconde : c'était à cause de la bouffée de chaleur qui montait des pierres, et à cause de la lumière, de sa réverbération, une lumière sans ombre, car le soleil tombait à pic. On était au tout début d'août. Comme, cheminant entre des murets de pierre sèche, il continuait son ascension, le recul qu'il prenait ainsi par rapport au village qu'il avait quitté il y a de cela quelques heures déjà ne faisait que le rapprocher en esprit de son point de départ. Il a donc décrit en lui une sorte de boucle et y voit l'image de sa vie. Dans un presque imperceptible grésillement d'azur.


    Le grand platane de la cour, dupé par une illusion d'immensité, se refuse à ciller devant le soleil, fièvre et triomphe. Entre les formes alentour, ces densités, la beauté se laisse percevoir, qui est avant tout une attente déçue. Devenue progressivement promesse, elle nous fait durer par réfraction. On éprouve alors la sensation d'être remonté du royaume des morts pour y rencontrer un mystère sans mots, sans identité, ce serait à se demander comment ne pas être emporté par lui, qui se nourrit de lui-même, où se fomente et s'accomplit une sorte d'Arcadie, ranimée par le geste d'un seul arbre, et les signes qu'il adresse au monde, en majesté.


    A force de laisser sa mémoire vagabonder ainsi, dans une sorte de mirage peuplé de statues sonores, il sent se défaire la figurativité de la langue quand le champ qu'elle marque serait celui de la transformation de tout être muet en être parlant où se loge le noyau mimétique dur à partir duquel nous communiquons. Les feuilles peuvent y devenir des arbres, les lèvres qui d'ordinaire servent à nommer converties en collines, par la pente de l'esprit ; les flocons de neige qui guettent aujourd'hui certaines régions de l'Hexagone, en akènes de pissenlits, trop volatils pour risquer d'être saisis (il finirait de la manière son rouleau de pellicule). Car il faut tâcher d'appréhender en ses terres, même l'insaisissable. Au bord de la parole, en un lieu qui resterait à définir, il se tient là, comme devant les oiseaux de Fra Angelico, happé par la toile, premier étoilement, multiplié par mille, de l'humaine – parfois irréelle – condition.


    "Albescent", un néologisme employé par Annie in Le Saint Office de Maurice Rheims pour désigner "la résille en gelée blanche à demi fixée sur les vitres de sa chambre", d'où l'idée qui me vient d'employer un jour ce terme en le nominalisant : "albescence" - cet emprunt serait-il condamnable ? - dans l'un de mes poèmes à venir. Le blanc, les flocons de neige qui ont tacheté les baies ce matin, synonymes d'une paix où tout commence, plutôt va commencer. Ici, pensons au silence terrible que les artistes observent devant leur définitive question originelle, la leur, la nôtre, où l'on voit d'abord si peu clair. Où le vif et le périssable définissent à leur manière l'immaculé, et l'instant "magique" de son passage au travers de l'horlogerie des particules, présentes en nous qui l'ignorions.


    Il est un auteur, relu au jour d'aujourd'hui, injustement oublié et c'est bien dommage, à mon sens. Pour le nommer, Jean-Pierre Gaxie insiste sur le fait que dans Graffites, paru au Seuil en 1970, ses proses ne composent pas un roman à proprement parler, mais répondraient à la mise en scène de sa vie onirique ou banale. Voilà qui le rapproche de la démarche poétique, et m'autorise à le citer, jugez plutôt : "Maintenant viennent les délires et leurs antimoines et les champs de halage des songes. Et je ne devrais dire que ça. Mais que fais-je ? Que suis-je ? Je ne sais plus rien. Je m'étonne cent mille fois d'être en cette vie. J'ai encore quelques vocables dans cette fièvre qui m'étreint qui peuvent encore nommer cette fièvre. Défilent des fonds de nuit, des papiers d'argent de chocolat, des horaires de trains, des eaux de neiges, des gares, j'entends des mots, des impostures, je me débats, j'étouffe, je crie... Je me réveille en sueur. C'est un petit jour fade. Et c'est très loin. Je me demande si vous entendez." En bref, son souci premier est de transposer par l'écrit son ressenti face à un réel multiforme, mais sans le rationaliser jamais. Les pièces du puzzle sont ainsi réunies. Nous en sommes.

     

    Daniel Martinez
    Ozoir, le 15/2/26

    Le chasseur sculpté du buffet deux-corps s'époumone à souffler de la trompe dans la pénombre fraîche qui est aussi celle de la nuit des temps. Et la grande horloge, coiffée d'une scène de vendange en or terni, s'occupe nuit et jour à faufiler les heures. Je crois entendre encore le balancement de son disque de cuivre, si lent, si lent, silence. L'odeur acide du sommeil me reste en bouche, elle hésite, parmi tout un chaos de couleurs assourdies, elle se retire enfin devant le flot montant des formes, îlots menacés de toutes parts. C'est à Jean Schlumberger que je pense en écrivant ces lignes, à l'un de ses petits livres de la NRF dont il faudrait que je retrouve le titre...


    Entre les longs rideaux de coutil, les vitres de la classe buvaient le même ciel que ma vitre, tout à l'heure, où croissait, se rétrécissait, croissait à nouveau, sans trêve, le nimbe de mon souffle. Il y faisait froid l'hiver, l'instituteur faisait tourner sur elle-même une mappemonde, nous désignant les continents, les océans, les mers, manière de voyager en somme, jusqu'à cette petite île où Robinson aurait pu faire naufrage. Est-ce que nous étions heureux de connaître, ou plutôt d'approcher tout cela, d'embrasser ce lointain à portée de mains ? se demanda-t-il. Il n'en est plus très sûr à présent, déçu par le grand, le pitoyable spectacle du monde, il lui préfère l'odeur du café brûlant qui chaque matin lui brûle légèrement les papilles et fait de la langue enveloppée d'amertume une sorte de réceptacle de la journée à venir.


    Laissez, ce n'est pas grave. Car au vrai, on ne croit plus qu'une élaboration raisonnée permette de reconstruire le monde et d'en trouver le sens ; on ne croit plus que l'univers soit une construction que l'esprit peut copier avec application et reproduire. Car le cadre même où les auteurs entendent construire, bâtir, composer, parce qu'il est littéraire, est plus émotionnel qu'intellectuel. Il répond au besoin d'exprimer en un éclair une vision présente, sans passer par l'intermédiaire plus concret mais plus lent de la fiction imagée. De là quelque défiance envers ce qui s'apparenterait à une modélisation du réel, avec lequel se débattre plutôt.


    Un petit détour vers Gérard de Nerval, que j'ai, il va sans dire, en grande estime. C'est Théophile Gautier qui notait : "On se décida à le faire soigner un jour qu'on l'avait trouvé au Palais-Royal traînant un homard vivant au bout d'un ruban bleu. Malgré sa douceur il se fâcha." A quoi l'auteur des Chimères répondit : "En quoi un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n'aboient pas et n'avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Goethe, lequel pourtant n'était pas fou." Cette référence à Goethe met en valeur une "bizarreté" assumée comme telle, ici légitimée par l'intéressé, et que l'on dira folle au regard de la raison raisonnante. Porte-parole de son dérèglement psychique, victime de ses "bouffées délirantes", Nerval ne fait alors que vivre de jour ce qu'il appelait les "esprits des nuits", ceux-là même "qui se jouent de notre raison" pour envahir in fine son quotidien. Troubles pour autant inséparables de l'acte d'écrire et qui lui donneront loisir d'écrire, d'édifier pas à pas dans ses épisodes conscients, ce chef-d'œuvre qu'est Aurélia, écrit dans les conditions que l'on sait.


    Ce que l'on aime et que l'on imagine à la fin des fins ? Une cour pavée de marbre, environnée de fourrés de cyste, de romarin, pointillée de rose ou de violet, les lueurs de maintes lueurs diffuses, en tant qu'elles font battre le cœur. En quête de cet autre-là, comme émanant d'une plaie, plutôt inapte à se refermer (une déchirure qui serait en même temps ouverture). Mais le cœur en regard, les yeux qui sans cesse interrogent, à quoi s'efforcent-ils encore ? Car c'est dans tout le corps que la blessure progresse, au fil de l'existence. Or, comme rempart, il y a les mots, mais que peuvent-ils donc ? Moins substance réelle que manière d'approcher la fêlure, cette folle-en-gorge que l'on fige sur le papier, comme si l'on pouvait être ainsi délivré de ses maux - l'espoir ne fait-il pas vivre ?

     
    La nuit est tombée, nous prenons le chemin du retour. Nos pas s'enfoncent dans la terre meuble. Avec l'impression je ne sais pourquoi, de m'enfoncer dans la terre meuble. Face au règne du minéral, à droite, à gauche, cahin-caha, qui lui, rassure. Opaque, inerte, il compense les fragiles et mobiles structures humaines, comme le côté animal, qui sommeille en nous. Il demeure une sorte d'ailleurs frôlé, au fil du chemin emprunté, hors les racines de notre condition. Or, nous sommes si loin de ce que nous avons été, que le trajet nous paraît long, bien trop long pour rallier un jour, s'il se peut, ce qui fut le point de départ.

    Retour à Johnny Friedlaender, à sa dernière compagne, Brigitte C., qui m'a confié ceci, en quelques lignes :"A l'automne 1954, je suis arrivée rue Saint-Jacques à Paris, espérant pouvoir entrer dans l'atelier de Johnny Friedlaender... l'année de mes vingt ans. Les deux pièces où il évoluait étaient blanches, porteuses du plus grand calme, presque "monastiques"... au mur, Staël, Villon, et la gravure de J. F. "Le Bêtes". Fid (ndlr : son épouse), avec ses mains magnifiques, recevait assise dans l'alcôve et préparait le café.
    Au mois de mai 1955, à l'impasse du Rouet, d'amoureux nous sommes devenus amants : "Du bist mûm und Ich bin Dîm" (Tu es mère et je suis faible (face à toi ndlr)). J F a commencé à me rendre visite rue de la Ferronerie où je logeais, souvent... puis tous les jours. Par la suite, en 1969, impasse Guéménée, où j'ai maintes fois joué du piano pour lui : Schubert, Haydn, Bach. En septembre 1988, Fid devait quitter ce monde et nous sommes restés liés, faisant alors vie commune. Johnny réalise sa dernière gravure en juillet 1991, intitulée "GRAFFITE". Jusqu'à ce que sa mort nous sépare, à l'aube du 18 juin 1992, deux jours avant son anniversaire, celui de ses quatre-vingts ans. Le 16 juin, il m'avait dit, manquant de souffle : "Je voudrais dessiner une dernière fois... mais c'est sans espoir". 


    Confidence qui m'a touché, et que l'on ne trouvera mentionnée nulle part. Face à elle, je me sentais intégré à une histoire, la sienne d'abord, mais aussi à celle d'un artiste, qui avait connu Henri Michaux, poète qui lui dédicaça au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en janvier 1949, La vie dans les plis, un peu comme s'il désirait que le plasticien illustre un jour ses poèmes, peine perdue : "à Fridlaender, en toute amitié & dans les plis aussi, où nous deux ne sommes pour rien, nos rendez-vous manqués".
    A travers le feuillage pleureur du peuplier, se lit en filigrane la pâte humaine, trahie par le temps qui lui fait défaut, depuis les commencements - et, rétrospectivement, le regret de n'avoir pu goûter qu'imparfaitement au piment de la vie : à ce supplément d'âme que nous procure l'art, dont la poésie est bien l'une des composantes, partie prenante de l'élan originel.


    On éprouve quelque malaise à la vue de tableaux dont on ne peut décider à quel domaine de la représentation ou de l'émotion ils appartiennent. Comme si le sommeil était en même temps effort ou abandon, à considérer cette femme enroulée sur elle-même, prise entre ses bras, ainsi que l'on bercerait son propre visage, ne laissant paraître que la sérénité d'une épaule et le silence d'un corps, fermé dans une sorte d'œuf primordial donnant au tableau sa puissance et sa composition, de la même manière que le poids de ce sommeil, la pesanteur de cette chevelure, ouvrant sur une nuit intime. Le corps féminin entre ainsi dans une gamme où l'Ophélie dérivant côtoie la plus lascive des créatures de Klimt, aux rehauts d'or, d'efflorescences en efflorescences consenties, de volutes en volutes enchâssées dans la gloire d'un corps où pas un seul de ses éléments n'est à dissocier de l'initiale beauté de l'être, paré de son étoffe vitale.


    Je cherchais l'autre jour le titre de cet opuscule (in-12) que Jean Schlumberger fit éditer à la Librairie Gallimard en avril/mai 1927, non cité dans sa bibliographie en ligne : "Dialogues avec le corps endormi". L'ayant retrouvé, dans le désordre de ma bibliothèque, il m'appartient de vous informer que la Librairie Gallimard qui l'édita consignait à l'époque le Premier dialogue (1923) et le second (1925). J'en choisis un extrait, non sans regretter qu'il soit passé aux oubliettes de l'histoire littéraire : " Je ne t'appartiens pas plus que l'arc-en-ciel n'est aux gouttes de la pluie. L'arc-en-ciel appartient aux rayons, mais sans la pluie il ne refleurirait pas." Voilà pour annoncer quelque interlocuteur (virtuel), s'il fallait admettre que nous ne sommes - au regard de la nature tant décriée, qui pourtant nous habite et nous façonne - que ses servants, plus ou moins fidèles, selon que l'intellect qui nous caresse de son aile se fait ou non plus insistant. A cet instant, je relis dans le Deuxième dialogue : "Qu'il reste à l'extrémité de nos vies comme une frange d'or ; et si la frange est plus précieuse que le vêtement, qu'importe ? Car c'est le vêtement qui nous fait besoin." Ce vêtement n'est-il pas celui dont nous nous sommes séparés, au nom d'une indifférenciation technologique qui accroît notre dépendance à un environnement mental autant que physique des plus aliénants ?


    Dans la chambre noire du monde, ne pourrait-on pas dire que la vérité porte liées en elle toutes les erreurs passées, redimensionnées, un peu comme si toutes les erreurs portaient dans leur chronologie même la vérité liée ? Misère et grandeur de l'homme : les fluorescences de ses sentiments le privent de la clarté nécessaire pour connaître ce lieu de rendez-vous de lui avec lui-même qui est en somme ce qui accompagne et accompagnera toujours et partout son esprit : son propre corps. Celui-là qui enregistre l'infinité des mouvements possibles de la raison, tributaires tour à tour des émotions indivises qui lui donnent son tremblé, ses allées et venues, ses errements et ses réussites. On sait de quel côté au long des siècles a penché la balance...

    Tant qu'à faire, il serait préférable d'apprendre à organiser en soi le lot de ses déconvenues, comme l'on sait attendre dans le feu une attaque plus grave d'un feu plus dangereux et dans le dénuement se préparer à un autre dénuement, plus proche encore de la nudité première que dernière. Quelle paix que de se sentir être le diamant contre lequel viennent se briser la douleur et la joie même ! Equivalence alors parfaite.

    Daniel Martinez
    Ozoir, le 23/2/26