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Diérèse et Les Deux-Siciles

  • La parole au poète Jacques Merceron : avec un coup d'œil sur l'IA (intelligence artificielle) en quatre temps

    AUTOUR D’UNE SI BELLE INTELLIGENCE 

    OU

    LA DONNA È MOBILE

     

         Premier temps :

    Me vient à l’esprit cette phrase :
    « Dans la lune brûle un fagot d’épines. »

         Deuxième temps :  

    Je me demande si quelqu’un a déjà écrit cette phrase. Je mets donc cet énoncé dans la fenêtre de demande. 

    Réponse no 1 de Gemini, l’IA de Google (qui apparaît désormais automatiquement) : « Dans la lune brûle un fagot d’épines » est un vers célèbre du poème La Lune de Gérard de Nerval, une figure majeure du romantisme français.
    Ce poème fait partie du recueil Odelettes (publié en 1834). Nerval y reprend une vieille croyance populaire et mythologique selon laquelle les taches sombres de la lune représenteraient un homme puni pour avoir volé un fagot de bois ou d'épines un jour de sabbat.

    Voici le poème complet pour en apprécier le contexte :

           Dans la lune brûle un fagot d’épines,
           Qu’un pauvre homme y porta jadis ;

           C’est pour cela que les matines

           Ne se chantent plus au pays.

           La lune est claire et l’ombre est noire...
           Qui donc frappe à la porte ainsi ?

           Ouvrez ! c’est le vieux de l’histoire

           Qui vient se chauffer par ici.

    Nerval utilise cette imagerie mélancolique et mystique pour installer une atmosphère à la fois fantastique, naïve et profondément nostalgique. »

         Troisième temps : 

    Je mets : « La lune poème de Nerval »

     Réponse no 2 de Gemini : « Gérard de Nerval n’a pas écrit de poème célèbre spécifiquement intitulé « La Lune », mais le thème de la lune, de la nuit et de l’astre pâle traverse toute son œuvre poétique, notamment dans son recueil Les Chimères. » etc. etc. 

         Quatrième temps : 

    Je remets le même énoncé : « Dans la lune brûle un fagot d’épines. »

    Réponse no 3 de Gemini : « Dans la lune brûle un fagot d'épines est une image poétique et traditionnelle directement liée aux légendes populaires occidentales sur les taches de la Lune. » etc. etc.

    Jacques Merceron, 17 septembre 2026

     

  • Une magnifique lettre inédite d’Octave Mirbeau à Claude Monet, lui racontant toute l'admiration que Rodin lui porte.

    À l’été 1887, Octave Mirbeau s’installe avec son épouse Alice Regnault à Kérisper, près d’Auray, dans le Morbihan. Il y découvre une Bretagne qui le séduit profondément et qu’il décrit comme un lieu préservé, où la nature et les êtres semblent avoir conservé une beauté primitive. Auguste Rodin, qui séjourne quelque temps auprès du couple, partage cet enthousiasme. C’est dans ce contexte que Mirbeau écrit à son ami Claude Monet, alors en proie au doute et au découragement.

    Dans cette lettre, datée par Pierre Michel « vers le 10 septembre 1887 », Mirbeau tente de convaincre Monet de ne pas détruire ses toiles et de prendre quelque distance avec l’exigence de perfection qui le tourmente. Il célèbre avec ferveur son génie artistique, affirmant qu’il est « le plus grand, le plus sensible, le plus compréhensif artiste de ce temps ». Il rapporte également l’admiration de Rodin pour le peintre, dont les œuvres lui auraient appris à reconnaître la beauté de la nature elle-même.

    L’invitation à venir séjourner à Kérisper n’est donc pas seulement une proposition amicale : Mirbeau y voit un moyen de soustraire Monet à ses « angoisses » et de lui faire retrouver, au contact d’une nature nouvelle, l’élan créateur. La lettre témoigne ainsi de l’intensité de leur amitié et de la place exceptionnelle que Mirbeau accorde à Monet dans sa conception de l’art moderne. Voici :

         "Mon cher ami,

         Excusez-moi bien ; pardonnez-moi mon long silence, mais ne l’attribuez pas à un mécontentement. Certes, j’aurais eu un grand plaisir à vous avoir, mais je ne suis pas un enfant et je sais m’imposer une contrariété, quand il y a des choses supérieures en jeu. Votre grand et magnifique talent m’est cher comme votre amitié ; soyez bien persuadé de cela, et je vous aime pour vous comme pour ce que vous représentez à mes yeux, de vrai génie. Aussi votre lettre m’a-t-elle causé une véritable affliction. Je comprends vos angoisses, vos découragements, parce que je ne connais pas d’artiste sincère qui ne les ait éprouvés et qui n’ait été injuste, absolument injuste vis-à-vis de lui-même. Vos toiles grattées ? Ah quelle folie ! Et je suis si convaincu qu’il y en avait dans le nombre d’admirables et que toutes avaient la griffe de ce que vous êtes, c’est-à-dire le plus grand, le plus sensible, le plus compréhensif artiste de ce temps. Ne croyez pas que j’exagère ce que je pense de vous. Non. Et je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Rodin, qui vient de passer quinze jours avec nous, est comme moi. Nous avons causé de vous combien de fois, et si vous saviez quel respect, quelle tendre admiration Rodin a pour vous ! Dans la campagne, sur la mer, devant un horizon lointain, un frissonnement de feuillages, une fuite de mer changeante, il s’écriait avec un enthousiasme qui en disait long : « ah ! que c’est beau… C’est un Monet ». Il n’avait jamais vu l’océan et il l’a reconnu d’après vos toiles ; vous lui en avez donné l’exacte et vibrante sensation. Que vous dirai-je, mon ami ? Vous êtes atteint d’une maladie, d’une folie, la folie, la maladie du toujours mieux. Mais il est un point que l’homme ne peut dépasser. La nature est tellement merveilleuse, qu’il est impossible à n’importe qui de la rendre comme on la ressent ; et croyez bien qu’on la ressent moins belle encore qu’elle n’est. C’est un mystère.

         Savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous changer de milieu pendant quelque temps. Venez ici. C’est la solitude admirable et complète. Les siècles n’ont point passé sur ce coin de nature. Les hommes y sont magnifiques, nobles et beaux, comme aux premiers âges. C’est le triomphe du gothique. À chaque instant, il vous semble voir des évocations de Van Eyck. Et puis la lande a refleuri, et l’automne qui commence, donne au paysage un peu dur d’accent, un incomparable et poignant mystère. Je vous assure, mon cher ami, qu’il est impossible de voir quelque chose de plus beau, et je suis convaincu, que dans ce calme, et devant cette nature nouvelle pour vous, vous reprendriez courage. Rodin était désespéré de s’en aller. Il me disait à tout bout de champ « … venez, si j’étais débarrassé de mes tracas, je viendrais m’installer ici pour toujours. Avec quelle joie je laisserais mes modèles italiens pour ceux là ! Et comme j’aimerais à exprimer cette nature, bêtes, hommes, plantes ! » Et il avait raison. Venez donc mon cher Monet, ne fut-ce que huit jours. Et vous vous en trouverez bien.

        Quant à moi, je ne fais rien de bon. Cela me décourage aussi, mais ne m’étonne pas. A mesure que j’avance dans mon roman, j’en vois aussi toute la vanité, toute l’imbécillité. Mais il y a entre nous deux cette différence que vous avez tort d’être ainsi parce que vous vous jugez mal et que j’ai raison parce que je me juge bien. Mais j’ai des joies aussi. Je vis avec des poules, avec des plantes, avec un tas de choses et d’êtres qui m’émerveillent. Car je commence à en comprendre le langage. Je ne me plains donc pas trop de mon lot ; il y a tant de gens qui ne savent rien voir, ni rien entendre.

         Alice travaille un peu [la courtisane et actrice Alice Regnault (1849-1931) qu'il épousa en catimini en mai 1887]. Elle fait vraiment des progrès notables. Mais quelle volonté ! Et puis ces idées préconçues, tout ce petit travail intérieur de la femme qu’il faut vaincre ! Ça n’est pas une petite affaire.

         Vous savez que je reste ici jusqu’au mois de mars. Et peut-être, si la propriété n’est pas vendue, comme il en est question, parait-il, que je la louerai définitivement. Car j’aurai beau chercher, jamais je ne retrouverai cela.

         Je vous embrasse, mon cher Monet, bien tendrement. Réfléchissez à ce que je vous dis. Ne vous entêtez pas sur place, dans une nervosité qui vous fait du mal ; et prenez bravement votre parti de venir perdre quelques jours avec nous. Et comme je vous connais ce ne sera pas du temps perdu.

         Rappelez-moi au souvenir de Mde Hoschédé, et encore bien affectueuse poignée de mains de nous deux.

    Octave Mirbeau

    Références bibliographiques :

    - Correspondance générale d’Octave Mirbeau, éd. Pierre Michel, avec la collaboration de Jean-François Nivet, t. I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003, p. 706.
    - Mirbeau, Octave, Correspondance avec Claude Monet, éd. Pierre Michel et Jean-François Nivet, Tusson, Éditions du Lérot, 1990.

  • Journal du 6 septembre 2026, Daniel Martinez (extraits)

    Relecture du poème Larme de Rimbaud, qui compte parmi ses Derniers vers et découverte parallèle qu'un site poétique a transformé dans la troisième strophe son expression "des pays de chics" en "pays noirs", pour faciliter la compréhension j'imagine, on en est là ! Faire du chic était alors dessiner "de tête", sans modèle, en improvisant ; le contraire de "peindre sur le motif" donc... L'une de ses compositions du poète que je préfère, cette quête insatisfaite d'un lieu du paradis terrestre, avec un souci réaliste en toile de fond.


    Pour Michel Bulteau : "Le poète est un démolisseur, un chiffonnier : il fouille avec fracas dans le trésor inépuisable de l'humanité qui est une grande décharge, et en tire avec honte une brocante rédemptrice." L'opposition entre "fracas" et "honte", oui. Les mots, qui ne peuvent pas vraiment se séparer de la réalité, mais ici libérés de la pesanteur ordinaire, gagnant au mieux à une acception universelle, passé l'obstacle des langues. De par la traduction, un art majeur. L'origine même de la grâce, ou dite telle.

    Qu'on prenne un fragment de texte pas tout à fait anodin, qu'on l'isole dans la position du court poème – et l'on entendra alors ce ton fondamental et virtuel qui est une ombre projetée sur l'imaginaire, le s'entendre-parler de cette découpe-là et la chambre d'échos dont s'entoure une solitude provoquée. Les auteurs n'écrivent pas d'une manière radicalement graphique, mais ils conduisent en les ayant privées de leur quotidienneté des sonorités intérieures à un point d'indéfinition qui est le leur, en propre.


    Dans la rencontre, c'est le regard de l'autre qui vient me dire que ma vision est incomplète. C'est à partir de la coupure qu'opère l'œil sur le regard que le sujet doit en revenir à ce qu'il a cru d'abord percevoir, pour confirmation ou son contraire. De même, la partition de la lettre que l'on adresse à l'autre, à la figure aimée, se joue à deux mains, où l'attente du retour est aussi importante que le corps de la lettre toujours à réécrire. Flaubert, Kafka, Kierkegaard ne cessent de déclarer : je regarde partir ma lettre comme une femme. Et c'est dans une impression vécue, répétée, hallucinée du départ de l'aimée que triomphe l'écriture de son corps, le propre de l'utopie en somme.


    L'homme se nourrit d'utopies et le poème, de-ci de-là, tente d'en porter la mémoire. Il n'y parvient que partiellement, d'où l'intérêt de revenir sans cesse à ce qui lui échappe, sans jamais arriver à se l'approprier. L'écrivant a statut d'orphelin, ce qu'il enregistre par écrit est fait de sa peau, de sa chair. L'auteur n'y est jamais tout à fait à sa place. Il ne livre pas une vie en train de s'écrire ou de s'historiciser. Il fait revenir à lui le(s) représentant(s) du désir (maître mot). Il en devient le porte-voix.


    Daniel Martinez