"Réfractions", extraits du Journal de Daniel Martinez (15/2 au 23/2)
Façon de reprendre la plume, après une courte traversée à vide, pour tenter de rétablir une sorte d'équilibre intérieur. Vœu de principe : ne rien négliger dans l'enchevêtrement des journées écoulées, de cette chaîne de symboles qui vont et passent tenter de combler les omissions, les lacunes, et dans le même temps où l'on ne peut que se laisser porter, défricher, débroussailler, gratter jusqu'à la roche, la dénuder enfin, pour qu'elle soit telle qu'elle m'apparaît à cette heure, délivrée de ce qui n'est pas elle. Ainsi de l'écriture, telle que je la conçois du moins, sous le prisme des reflets qui nous composent, tandis que nous allons vers le musée du monde redécouvrir ce qui fait l'essence de nos vies. Dans cette liberté tâtonnante que nous permet la conscience.
Est-ce là une rue ? Les maisons s'y rangent toutes sur le même côté. De l'autre coule, en contrebas, une rivière. Perpendiculaires à la ligne des façades, des ponts enjambent l'eau, pour mener à des jardins privatifs. En rêve j'y entrai pour cueillir à la dérobée des mirabelles, ces fruits d'or qui m'ouvraient alors à des perspectives que je n'avais pas soupçonnées. Avec en bruit de fond, la rumeur du grand seigneur nomade qu'est le vent : ni d'avant, ni de maintenant, mais de toujours : un lieu où le temps se serait effacé.
Jusqu'aux fibres, aux veines en allées, la tête lui tourne une seconde : c'était à cause de la bouffée de chaleur qui montait des pierres, et à cause de la lumière, de sa réverbération, une lumière sans ombre, car le soleil tombait à pic. On était au tout début d'août. Comme, cheminant entre des murets de pierre sèche, il continuait son ascension, le recul qu'il prenait ainsi par rapport au village qu'il avait quitté il y a de cela quelques heures déjà ne faisait que le rapprocher en esprit de son point de départ. Il a donc décrit en lui une sorte de boucle et y voit l'image de sa vie. Dans un presque imperceptible grésillement d'azur.
Le grand platane de la cour, dupé par une illusion d'immensité, se refuse à ciller devant le soleil, fièvre et triomphe. Entre les formes alentour, ces densités, la beauté se laisse percevoir, qui est avant tout une attente déçue. Devenue progressivement promesse, elle nous fait durer par réfraction. On éprouve alors la sensation d'être remonté du royaume des morts pour y rencontrer un mystère sans mots, sans identité, ce serait à se demander comment ne pas être emporté par lui, qui se nourrit de lui-même, où se fomente et s'accomplit une sorte d'Arcadie, ranimée par le geste d'un seul arbre, et les signes qu'il adresse au monde, en majesté.
A force de laisser sa mémoire vagabonder ainsi, dans une sorte de mirage peuplé de statues sonores, il sent se défaire la figurativité de la langue quand le champ qu'elle marque serait celui de la transformation de tout être muet en être parlant où se loge le noyau mimétique dur à partir duquel nous communiquons. Les feuilles peuvent y devenir des arbres, les lèvres qui d'ordinaire servent à nommer converties en collines, par la pente de l'esprit ; les flocons de neige qui guettent aujourd'hui certaines régions de l'Hexagone, en akènes de pissenlits, trop volatils pour risquer d'être saisis (il finirait de la manière son rouleau de pellicule). Car il faut tâcher d'appréhender en ses terres, même l'insaisissable. Au bord de la parole, en un lieu qui resterait à définir, il se tient là, comme devant les oiseaux de Fra Angelico, happé par la toile, premier étoilement, multiplié par mille, de l'humaine – parfois irréelle – condition.
"Albescent", un néologisme employé par Annie in Le Saint Office de Maurice Rheims pour désigner "la résille en gelée blanche à demi fixée sur les vitres de sa chambre", d'où l'idée qui me vient d'employer un jour ce terme en le nominalisant : "albescence" - cet emprunt serait-il condamnable ? - dans l'un de mes poèmes à venir. Le blanc, les flocons de neige qui ont tacheté les baies ce matin, synonymes d'une paix où tout commence, plutôt va commencer. Ici, pensons au silence terrible que les artistes observent devant leur définitive question originelle, la leur, la nôtre, où l'on voit d'abord si peu clair. Où le vif et le périssable définissent à leur manière l'immaculé, et l'instant "magique" de son passage au travers de l'horlogerie des particules, présentes en nous qui l'ignorions.
Il est un auteur, relu au jour d'aujourd'hui, injustement oublié et c'est bien dommage, à mon sens. Pour le nommer, Jean-Pierre Gaxie insiste sur le fait que dans Graffites, paru au Seuil en 1970, ses proses ne composent pas un roman à proprement parler, mais répondraient à la mise en scène de sa vie onirique ou banale. Voilà qui le rapproche de la démarche poétique, et m'autorise à le citer, jugez plutôt : "Maintenant viennent les délires et leurs antimoines et les champs de halage des songes. Et je ne devrais dire que ça. Mais que fais-je ? Que suis-je ? Je ne sais plus rien. Je m'étonne cent mille fois d'être en cette vie. J'ai encore quelques vocables dans cette fièvre qui m'étreint qui peuvent encore nommer cette fièvre. Défilent des fonds de nuit, des papiers d'argent de chocolat, des horaires de trains, des eaux de neiges, des gares, j'entends des mots, des impostures, je me débats, j'étouffe, je crie... Je me réveille en sueur. C'est un petit jour fade. Et c'est très loin. Je me demande si vous entendez." En bref, son souci premier est de transposer par l'écrit son ressenti face à un réel multiforme, mais sans le rationaliser jamais. Les pièces du puzzle sont ainsi réunies. Nous en sommes.
Daniel Martinez
Ozoir, le 15/2/26
Le chasseur sculpté du buffet deux-corps s'époumone à souffler de la trompe dans la pénombre fraîche qui est aussi celle de la nuit des temps. Et la grande horloge, coiffée d'une scène de vendange en or terni, s'occupe nuit et jour à faufiler les heures. Je crois entendre encore le balancement de son disque de cuivre, si lent, si lent, silence. L'odeur acide du sommeil me reste en bouche, elle hésite, parmi tout un chaos de couleurs assourdies, elle se retire enfin devant le flot montant des formes, îlots menacés de toutes parts. C'est à Jean Schlumberger que je pense en écrivant ces lignes, à l'un de ses petits livres de la NRF dont il faudrait que je retrouve le titre...
Entre les longs rideaux de coutil, les vitres de la classe buvaient le même ciel que ma vitre, tout à l'heure, où croissait, se rétrécissait, croissait à nouveau, sans trêve, le nimbe de mon souffle. Il y faisait froid l'hiver, l'instituteur faisait tourner sur elle-même une mappemonde, nous désignant les continents, les océans, les mers, manière de voyager en somme, jusqu'à cette petite île où Robinson aurait pu faire naufrage. Est-ce que nous étions heureux de connaître, ou plutôt d'approcher tout cela, d'embrasser ce lointain à portée de mains ? se demanda-t-il. Il n'en est plus très sûr à présent, déçu par le grand, le pitoyable spectacle du monde, il lui préfère l'odeur du café brûlant qui chaque matin lui brûle légèrement les papilles et fait de la langue enveloppée d'amertume une sorte de réceptacle de la journée à venir.
Laissez, ce n'est pas grave. Car au vrai, on ne croit plus qu'une élaboration raisonnée permette de reconstruire le monde et d'en trouver le sens ; on ne croit plus que l'univers soit une construction que l'esprit peut copier avec application et reproduire. Car le cadre même où les auteurs entendent construire, bâtir, composer, parce qu'il est littéraire, est plus émotionnel qu'intellectuel. Il répond au besoin d'exprimer en un éclair une vision présente, sans passer par l'intermédiaire plus concret mais plus lent de la fiction imagée. De là quelque défiance envers ce qui s'apparenterait à une modélisation du réel, avec lequel se débattre plutôt.
Un petit détour vers Gérard de Nerval, que j'ai, il va sans dire, en grande estime. C'est Théophile Gautier qui notait : "On se décida à le faire soigner un jour qu'on l'avait trouvé au Palais-Royal traînant un homard vivant au bout d'un ruban bleu. Malgré sa douceur il se fâcha." A quoi l'auteur des Chimères répondit : "En quoi un homard est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n'aboient pas et n'avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Goethe, lequel pourtant n'était pas fou." Cette référence à Goethe met en valeur une "bizarreté" assumée comme telle, ici légitimée par l'intéressé, et que l'on dira folle au regard de la raison raisonnante. Porte-parole de son dérèglement psychique, victime de ses "bouffées délirantes", Nerval ne fait alors que vivre de jour ce qu'il appelait les "esprits des nuits", ceux-là même "qui se jouent de notre raison" pour envahir in fine son quotidien. Troubles pour autant inséparables de l'acte d'écrire et qui lui donneront loisir d'écrire, d'édifier pas à pas dans ses épisodes conscients, ce chef-d'œuvre qu'est Aurélia, écrit dans les conditions que l'on sait.
Ce que l'on aime et que l'on imagine à la fin des fins ? Une cour pavée de marbre, environnée de fourrés de cyste, de romarin, pointillée de rose ou de violet, les lueurs de maintes lueurs diffuses, en tant qu'elles font battre le cœur. En quête de cet autre-là, comme émanant d'une plaie, plutôt inapte à se refermer (une déchirure qui serait en même temps ouverture). Mais le cœur en regard, les yeux qui sans cesse interrogent, à quoi s'efforcent-ils encore ? Car c'est dans tout le corps que la blessure progresse, au fil de l'existence. Or, comme rempart, il y a les mots, mais que peuvent-ils donc ? Moins substance réelle que manière d'approcher la fêlure, cette folle-en-gorge que l'on fige sur le papier, comme si l'on pouvait être ainsi délivré de ses maux - l'espoir ne fait-il pas vivre ?
La nuit est tombée, nous prenons le chemin du retour. Nos pas s'enfoncent dans la terre meuble. Avec l'impression je ne sais pourquoi, de m'enfoncer dans la terre meuble. Face au règne du minéral, à droite, à gauche, cahin-caha, qui lui, rassure. Opaque, inerte, il compense les fragiles et mobiles structures humaines, comme le côté animal, qui sommeille en nous. Il demeure une sorte d'ailleurs frôlé, au fil du chemin emprunté, hors les racines de notre condition. Or, nous sommes si loin de ce que nous avons été, que le trajet nous paraît long, bien trop long pour rallier un jour, s'il se peut, ce qui fut le point de départ.
Retour à Johnny Friedlaender, à sa dernière compagne, Brigitte C., qui m'a confié ceci, en quelques lignes :"A l'automne 1954, je suis arrivée rue Saint-Jacques à Paris, espérant pouvoir entrer dans l'atelier de Johnny Friedlaender... l'année de mes vingt ans. Les deux pièces où il évoluait étaient blanches, porteuses du plus grand calme, presque "monastiques"... au mur, Staël, Villon, et la gravure de J. F. "Le Bêtes". Fid (ndlr : son épouse), avec ses mains magnifiques, recevait assise dans l'alcôve et préparait le café.
Au mois de mai 1955, à l'impasse du Rouet, d'amoureux nous sommes devenus amants : "Du bist mûm und Ich bin Dîm" (Tu es mère et je suis faible - face à toi). J F a commencé à me rendre visite rue de la Ferronerie où je logeais, souvent... puis tous les jours. Par la suite, en 1969, impasse Guéménée, où j'ai maintes fois joué du piano pour lui : Schubert, Haydn, Bach. En septembre 1988, Fid devait quitter ce monde et nous sommes restés liés, faisant alors vie commune. Johnny réalise sa dernière gravure en juillet 1991, intitulée "GRAFFITE". Jusqu'à ce que sa mort nous sépare, à l'aube du 18 juin 1992, deux jours avant son anniversaire, celui de ses quatre-vingts ans. Le 16 juin, il m'avait dit, manquant de souffle : "Je voudrais dessiner une dernière fois... mais c'est sans espoir".
Confidence qui m'a touché, et que l'on ne trouvera mentionnée nulle part. Face à elle, je me sentais intégré à une histoire, la sienne d'abord, mais aussi à celle d'un artiste, qui avait connu Henri Michaux, poète qui lui dédicaça au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en janvier 1949, La vie dans les plis, un peu comme s'il désirait que le plasticien illustre un jour ses poèmes, peine perdue : "à Fridlaender, en toute amitié & dans les plis aussi, où nous deux ne sommes pour rien, nos rendez-vous manqués".
A travers le feuillage pleureur du peuplier, se lit en filigrane la pâte humaine, trahie par le temps qui lui fait défaut, depuis les commencements - et, rétrospectivement, le regret de n'avoir pu goûter qu'imparfaitement au piment de la vie : à ce supplément d'âme que nous procure l'art, dont la poésie est bien l'une des composantes, partie prenante de l'élan originel.
On éprouve quelque malaise à la vue de tableaux dont on ne peut décider à quel domaine de la représentation ou de l'émotion ils appartiennent. Comme si le sommeil était en même temps effort ou abandon, à considérer cette femme enroulée sur elle-même, prise entre ses bras, ainsi que l'on bercerait son propre visage, ne laissant paraître que la sérénité d'une épaule et le silence d'un corps, fermé dans une sorte d'œuf primordial donnant au tableau sa puissance et sa composition, de la même manière que le poids de ce sommeil, la pesanteur de cette chevelure, ouvrant sur une nuit intime. Le corps féminin entre ainsi dans une gamme où l'Ophélie dérivant côtoie la plus lascive des créatures de Klimt, aux rehauts d'or, d'efflorescences en efflorescences consenties, de volutes en volutes enchâssées dans la gloire d'un corps où pas un seul de ses éléments n'est à dissocier de l'initiale beauté de l'être, paré de son étoffe vitale.