Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Diérèse et Les Deux-Siciles

  • "Au bord d'un air obscur", de Serge Meurant, éditions Fagne, 1971, 45 pages

    Pierre Dhainaut qualifiait ainsi le poète Serge Meurant : "Aride clarté, je pourrais qualifier ainsi ce que cherche et obtient Meurant dans ce deuxième livre qu’il convient de lire entre les mots, ces mots dont la dureté, l’opacité, ne parviennent pas à ternir le filigrane qui conduit, fragile et sûr, imputrescible, à
           « la splendeur
           que rien ne nomme
           enfin, là,

           où l’on peut prendre visage
           dans le dénuement

           la beauté blanche »,
    au-delà des mots.
    Tout début de l'œuvre de ce poète wallon :
    Au bord d'un air obscur a été publié par une é
    phémère maison artisanale, les éditions Fagne (1968-1972) qui ont fait connaître de jeunes poètes comme Christian Hubin et Serge Meurant. D'abord poète, Serge Meurant a aussi été critique de cinéma, scénariste, directeur artistique du festival documentaire bruxellois Filmer à tout prix pendant plusieurs années...
    Laissons-le se présenter :
    "Je suis né à Ixelles, le 8 février 1946. Mon enfance fut heureuse. Je grandis dans un milieu intellectuellement privilégié. Mon père était poète et folkloriste. Ma mère, Elisabeth Ivanovsky, était venue de sa Bessarabie natale (Kichineff) étudier l’illustration à La Cambre (Ecole nationale supérieure des arts visuels de... ndlr).
    Elle fut et demeure pour moi la source d’un imaginaire inépuisable.
    Les amis de mes parents se réunissaient dans la cuisine familiale. Parmi eux, l’éditeur Georges Houyoux, le poète Pierre-Louis Flouquet, Zinaïda Schakovskoi, grande dame de l’émigration russe et Ania Staristky, la fidèle amie de ma mère.
    Nous étions trois enfants et chacun d’entre nous profita de ce terreau. Mon frère Georges est un peintre d’une grande rigueur dans la poursuite de son œuvre lumineuse.
    J’ai, depuis l’adolescence, toujours pratiqué l’écriture poétique comme un exercice vital.
    La poésie constitue ma colonne vertébrale. Elle est mon souffle et ma raison d’exister. Je n’ai jamais douté fondamentalement de son efficacité à traduire les événements qui ont marqué mon existence et le "monde abîmé" qui est le nôtre.
    Les titres de mes livres fournissent déjà quelques clés de mon univers : Le Sentiment étranger, Vulnéraire, Souffles, Brasier de neige, Visages, Le don, Ici-bas... L’évolution de ma poésie, parfois sombre et tourmentée, toujours jaillie de la vie concrète, réclame  davantage de lumière. Elle allie l’expérimentation de la langue à la précision de l’expression de l’humain, sous toutes ses formes, des plus personnelles aux plus anonymes."

    Sans compter ses publications en revues, Serge Meurant aura vu paraître près de 30 livres, le dernier en date au Cormier en 2021, Empreintes, publié quelques mois avant son décès, survenu le 15 décembre de cette année-là. Précisons que cette maison d'édition
    a accompagné le poète depuis 1975, sur 46 années.

    Voici trois poèmes extraits du recueil qui nous intéresse, épuisé à ce jour, Au bord d'un air obscur :

    Lire la suite

  • "La Pierre allumée" suivi de "La Chambre du musicien", de Jean-Pierre Schlunegger, éditions A la Baconnière, 15 Septembre 1962, 500 exemplaires, 88 pages.

    Né à Vevey le 25/9/1925, fils de Jean Gottfried, épicier et comptable, et d'Anna Margaretha Geugel, le poète Jean Schlunegger est l’un des fondateurs de la revue "Rencontre" au sein de laquelle il a tenu la chronique poétique et a publié ses premiers vers. En 1952, année de son mariage avec Lucienne Bornand, institutrice, paraît son premier recueil, De l’Ortie à L’Etoile. Il ne publiera de son vivant que trois autres livres de poésie, en vers et en prose : Pour songer à demain (1955), Clairière des Noces (1959) et La Pierre allumée suivi de La Chambre du musicien, en 1962. On lui doit également divers textes pour des revues et pour la radio : La Vitre, poème dialogué, destiné à la Radio Romande mais jamais mis en ondes. Ses livres édités ont été rassemblés en un seul volume, posthume, intitulé Œuvres (L'Aire, Coopérative Rencontre, 1968), ce grâce à sa veuve Lucienne, qui autorise en 1967 la publication de l'ensemble des écrits de son "défunt époux".
    Le cadre de vie de Schlunegger et de Lucienne se situe dans un petit territoire de villages, de coteaux et de paysages lémaniques qui a fortement marqué la littérature romande de cette génération. Schlunegger a participé à un mouvement de renouvellement de la poésie romande d’après-guerre, avec des écrivains qui débattaient de la place du poète face à l’histoire et aux souffrances humaines. Son engagement, réel, était surtout celui d’un poète qui refusait une littérature purement décorative.
    Un point intéressant ayant trait à l'œuvre de ce poète est le contraste entre une ouverture aux préoccupations collectives (notamment dans "Rencontre") et une trajectoire personnelle très intérieure. Clairière des Noces, par exemple, est une célébration de la relation humaine et conjugale avec Lucienne, tandis que ses autres recueils affrontent des questions métaphysiques et existentielles.
    La vie de Jean-Pierre Schlunegger prend racine dans son chalet de Saint-Légier acquis dans les années 1950, dans le canton de Vaud (commune renommée depuis 2022 Saint-Légier-La Chiésaz). A noter ici - et c'est un point à mon sens important, que ce
    chalet semble avoir joué un rôle symbolique, car il correspond justement à la période où sa poésie passe de l’élan collectif de la revue "Rencontre" à une méditation plus intime sur l’amour, le foyer et la condition humaine.
    C'est en fin de compte le
    lieu même où, le 23 janvier 1964, il se donne la mort en se jetant "du haut du pont du Fenil dans les eaux glacées de la Veveyse, la rivière qui s'écoule près de son chalet" (in Voyageurs de l'absolu, de Jacques Coly, éd. Les Deux-Siciles, février 2011, p. 165).
    Hors la Suisse, Jean-Pierre Schlunegger, effacé par d'autres grands noms de la poésie contemporaine helvétique (Jaccottet, Chappaz, Roud), ne figure que dans une seule
    anthologie thématique de poèmes autour de l’altérité et de l’identité intérieure, publiée en 2010 par Bruno Doucey et Christian Poslaniec, intitulée Je est un autre – Anthologie des plus beaux poèmes sur l’étranger en soi, où l'on peut lire "Je continue" (extrait de Clairière des Noces). 
    J'ai choisi de vous donner à lire quelques poèmes, émouvants, extraits de La Pierre allumée, première partie du livre qui nous intéresse, considéré comme le sommet de l'œuvre de Jean-Pierre Schlunegger, là-même où son écriture devient plus sombre et plus méditative.

    U
    ne remarque, ayant trait au cinquième poème, "Le mur" : précisons que
    Caryl Whittier Chessman (1921-1960) - à qui est dédié ce poème, était un Américain condamné à mort en Californie en 1948. Son affaire devint, dans les années 1950, un symbole international des débats sur la peine de mort : il écrivit plusieurs livres en prison, dont Cellule 2455, couloir de la mort. Et son exécution, dans la chambre à gaz de San Quentin, le 2 mai 1960, suscita une vaste émotion.
    Pour Schlunegger, Chessman semble avoir représenté moins la question de la culpabilité juridique que celle de l’homme enfermé face à la mort, thème qui traverse toute son œuvre : l’angoisse, la solitude, la finitude, mais aussi la dignité de l’être humain. Le poème "Le mur" ne constitue pas une prise de position juridique sur les faits reprochés à Chessman, attestés ; il transpose plutôt l’image du condamné derrière le mur de la prison en une méditation existentielle.
    Le choix de Chessman est d’ailleurs révélateur de la sensibilité de Schlunegger au début des années 1960 : au même moment où il écrit des poèmes d’amour adressés à Lucienne dans Clairière des Noces, il s'intéresse parallèlement aux figures de la souffrance et de la solitude extrêmes. La compassion pour le condamné et l’interrogation métaphysique sur la mort rejoignent ainsi l'un des grands axes de sa poésie.

    Voici :

    Lire la suite

  • "L'Etang Réal" de Joseph Peyré, éditions Jean Fayard et Cie, 312 pages, mai 1949

    Un romancier un peu oublié que Joseph Peyré, absent du "Dictionnaire des auteurs" Laffont-Bompiani (coll. Bouquins, juin 1984), ailleurs minimisé par Jean-Pierre Damour dans le "Dictionnaire des littératures de langue française" paru chez Bordas en août 1985. Humaniste avant tout, ce qui n'est pas pour me déplaire, d'une qualité d'écriture indéniable, j'ai choisi ce livre peu cité de l'auteur pour le cadre qui est le sien, à part dans l'œuvre du romancier : la Camargue, mais surtout pour la poésie qui en émane.

    Dans ce livre qui reçut à sa sortie une bonne critique, le narrateur a pour nom le docteur Lagarde, figure de la pensée rationnelle, lui qui peu à peu s'avisera que la raison ne saurait épuiser la réalité, ses faux-semblants. Un roman-poème ordonné autour d'un personnage quasiment mythique, qualifié de "revenant", Olav Michelsen. Installé dans une cabane de berger, déjà associée à la mort (sujet de l'extrait choisi plus bas), Olav Michelsen vit à l'abri des intrigues du monde en parfaite harmonie avec les paysages de l'étang Réal, centre du récit.
    Le lecteur découvrira in fine que ce pseudo "revenant"
    n'était pas un mort revenu à la vie, mais un homme qui avait voulu mourir à son passé pour renaître ailleurs. Tout l'art de Joseph Peyré est de laisser paraître la part de mystère qui résiste à l'analyse, dans une nature que l'on a prétendument voulue domestiquée par la culture. Sachant qu'ici, la nature dans sa dimension originelle s'apparente à un personnage...
    Voici :


    Lire la suite