Diérèse et Les Deux-Siciles
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Daniel Martinez
Retour à Johnny Friedlaender, à sa dernière compagne, Brigitte C., qui m'a confié ceci, en quelques lignes :"A l'automne 1954, je suis arrivée rue Saint-Jacques à Paris, espérant pouvoir entrer dans l'atelier de Johnny Friedlaender... l'année de mes vingt ans. Les deux pièces où il évoluait étaient blanches, porteuses du plus grand calme, presque "monastiques"... au mur, Staël, Villon, et la gravure de J. F. "Le Bêtes". Fid (ndlr : son épouse), avec ses mains magnifiques, recevait assise dans l'alcôve et préparait le café.
Tant qu'à faire, il serait préférable d'apprendre à organiser en soi le lot de ses déconvenues, comme l'on sait attendre dans le feu une attaque plus grave d'un feu plus dangereux et dans le dénuement se préparer à un autre dénuement, plus proche encore de la nudité première que dernière. Quelle paix que de se sentir être le diamant contre lequel viennent se briser la douleur et la joie même ! Equivalence alors parfaite.
Daniel Martinez
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"Un royaume perdu", poème de Daniel Martinez
Glissant sur les vagues de sable
les mêmes rythmes perdurent
touchent les flots du large
nous ne disposons que de nos doigts
et des dix lunes de nos ongles
pour fouiller là des cristaux de roche
surgis des profondeurs
ils nous parlent de la mer absente
et des grandes envolées
des morts jetés aux oiseaux
des braises dans les bassinoires
où vacillaient les ombres des vivants
elles décrivent
les frontières incertaines
d'un royaume perdu
sous les transes du Navire
tiraillé par les souffles
par les arêtes vives
d'orageuses géographies
où vinrent s'échouer
tant de rêves en échos
qui troublent continûment
les marins psychonautes
Ainsi de chaque instant
à mesure dissous
dans le grand Tout
l'air de toutes parts sent le souffre
la mémoire d'un âge effacé
recompose le périple mythique
Fibres salines et bois des îles
crêtés d'écume conjurent
l'âme noire du monde
Daniel Martinez -
Partance (1), un poème de Daniel Martinez
Hâlés par le dernier soleil d'octobre
appliqués à saisir l'invisible qui rôde
les courants de l'esprit
errent au sein des ruines
et de transparentes orchidées
saluent au passage
tournent les ocelles de celle qui fut
couronnée de poussière
et dans le tissu blanc du silence
passe devant elle
un rai de gloire
qui donne à la campagne
l'abstraite beauté des commencements
Au fil de ses avancées
s'éclaire le cercle de la vallée
pour marquer l'image
de l'astre même ainsi multiplié
entre des cils châtains
le bleu traversé de grands migrateurs
réfléchit le laboratoire intime de l'être
happé par le mystère d'Agathe
qui sent tressaillir sa poitrine
qu'elle n'a pas encore
appelée soit-elle
quand l'heure sera venue
à redéployer les cartes du monde
d'Argine à Pallas Athéna
de Judith à Rachel
en s'attardant sur le premier Charles
où glissent et dansent de concert
les volumes environnants
en attente de paraître
La splendeur adoucit l'épreuve de l'éveil
et sur le blanc du globe
nul fragment de nerf optique
mais l'ouïe d'un cœur
assigné à plus d'univers
Daniel Martinez