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Diérèse et Les Deux-Siciles

  • Journal de Daniel Martinez, du 13 août 2026 (extraits)

    Pressentir des lieux réciproques où se reconstruirait le feu de l'enfance, devant cet ici... afin de croire qu'il y aurait une sorte de magie ou de charme qui ferait que le temps serait resté fidèle au Désir premier, celui de se retrouver là où l'on ne s'y attendait plus. Te reprocherait-on même d'avoir aimé vivre en d'autres terres, parmi bien d'autres, et devrais-je à présent m'en excuser ? Quelque chose d'indescriptible entre la pente et la mémoire, qui continuerait de tourner à l'intérieur de la main, une sorte de sphère armillaire portative...


    Une plante verte agite faiblement ses palmes devant la fenêtre entrebâillée, la route nationale, déserte à cette heure, traversait le village. Dans l'entre-deux on devinait, sous la gesticulation muette des rythmes, comme un satin de robe agité sur un écran profond où se lisait toute une partie de ta vie.
    Depuis là, visibles aux yeux de celui qui fixement déchiffre l'extérieur, cette beauté des couleurs rousses et cendrées des bois, des arbres entre les prés et champs, si éphémère et menacée qu'on en éprouverait facilement de la peur, sans raison, parce que tout, peut-être, est déjà empli de mort, d'absurdité sans limite. Où la pensée fut repos, le nerf optique marque un arrêt et tu t'interromps pareillement ; le filet mouvant de l'astre solaire, l'espace dernier rempart, s'est dépris de lui-même, ne serait-ce la fin du voyage ?

     

    Comment expliquer cela ?, cette coïncidence. Il faisait chaud, j'avançais lentement. A main gauche, les champs moissonnés de la Brie formaient de vastes étendues brûlées, çà et là un sentier traversait l'étendue râpeuse jusqu'à des pavillons isolés. Et puis, m'arrêtant à l'ombre pour souffler, une pie est venue se poser sur mon bagage à quelques pas de là, dénichant du bout du bec les broutilles de mon dernier repas, à peu près invisibles. Et, quand elle eut fini de picorer ces reliquats j'ai vu, distinctement, à cet instant s'envoler l'âme de celle qui m'avait donné la vie. Elle avait pris forme de ce que l'on voit peints sur certaines tombes dans le Rājasthān, des signes esquissés tout en courbes et plus légers que l'air, si légers que l'on se demande comment le temps ne les a pas déjà effacés de la pierre qui les retient. [Souvenir de la route empruntée pour te rendre dans le pays de Shekhavati, une contrée aride, qui fut le haut lieu de l'architecture et de la peinture murale, financés non seulement par les princes mais aussi par les riches marchands.] Et, tandis que ces enveloppes spirituelles prenaient ci-devant de la hauteur, l'ombre de l'ombre de la pie se faisait de plus en plus diaphane... jusqu'à ce que l'oiseau disparaisse à son tour, ne laissant derrière lui que l'image d'un regret.


    Daniel Martinez

  • "Chemin faisant", un poème de Daniel Martinez

    Des liserons de nuit à ceux du matin, le chemin s'ouvre et me rapproche de vous, de toute une géographie de sèves et de fibres tandis qu'autour d'elles de jeunes enfants forment et dénouent des cercles, de plus en plus larges, de moins en moins prévisibles, posent sur leurs visages de grands masques de papier, d'un bleu qu'on ne croirait pas. Du bout des doigts ils imitent les flocons de neige, la neige du souffle contre l'humus devenu blanc – cette image un peu floue dont on dit qu'en elle nous tâchons de retrouver un autre entre mille qui ne serait que nous-même – ils échangent leurs noms et feignent de s'éprendre tour à tour de l'ombre démesurée que fait la roue sur le mur qui plonge en un lieu sans mesure réelle et fixe à jamais nos enveloppes corporelles sur les nuages au fond de l'eau, pour ainsi dire perdues au sein des dieux rêveurs.
    Là, cherchant mes mots dans un lointain originel, ceux qui dans la bouche ont un goût de feu, j'ai retrouvé la voix devant cette fête diurne. Captée d'un autre temps comme si la photographiant ce n'était pas son écho visible qui m'attendait en fin de compte mais l'effet du passage à la réalité ; et que l'opération chimique, l'impression, l'exposition si courte fût-elle, découvrait entre des milliards de poussières, entre le vif et le mort, l'énigme de soi, serait-elle alors en passe d'être résolue... Si nous avons tous été séparés de la mère magistrale, tu t'avises, mon Atma, que ce que tu avais pris pour un corps astral était une larme peu à peu élargie sur l'écrin, face à la douleur de n'avoir jamais rien su éterniser.


    Daniel Martinez

  • "Au bord d'un air obscur", de Serge Meurant, éditions Fagne, 1971, 45 pages

    Pierre Dhainaut qualifiait de la sorte le poète Serge Meurant, qu'il a suivi depuis ses débuts : "Aride clarté, je pourrais qualifier ainsi ce que cherche et obtient Meurant dans ce deuxième livre qu’il convient de lire entre les mots, ces mots dont la dureté, l’opacité, ne parviennent pas à ternir le filigrane qui conduit, fragile et sûr, imputrescible, à
           « la splendeur
           que rien ne nomme
           enfin, là,

           où l’on peut prendre visage
           dans le dénuement

           la beauté blanche »,
    au-delà des mots.
    Tout début de l'œuvre de ce poète wallon :
    Au bord d'un air obscur a été publié par une é
    phémère maison artisanale, les éditions Fagne (1968-1972) qui ont fait connaître de jeunes poètes comme Christian Hubin et Serge Meurant. D'abord poète, Serge Meurant a aussi été critique de cinéma, scénariste, directeur artistique du festival documentaire bruxellois Filmer à tout prix pendant plusieurs années...
    Laissons-le se présenter :
    "Je suis né à Ixelles, le 8 février 1946. Mon enfance fut heureuse. Je grandis dans un milieu intellectuellement privilégié. Mon père était poète et folkloriste. Ma mère, Elisabeth Ivanovsky, était venue de sa Bessarabie natale (Kichineff) étudier l’illustration à La Cambre (Ecole nationale supérieure des arts visuels de... ndlr).
    Elle fut et demeure pour moi la source d’un imaginaire inépuisable.
    Les amis de mes parents se réunissaient dans la cuisine familiale. Parmi eux, l’éditeur Georges Houyoux, le poète Pierre-Louis Flouquet, Zinaïda Schakovskoi, grande dame de l’émigration russe et Ania Staristky, la fidèle amie de ma mère.
    Nous étions trois enfants et chacun d’entre nous profita de ce terreau. Mon frère Georges est un peintre d’une grande rigueur dans la poursuite de son œuvre lumineuse.
    J’ai, depuis l’adolescence, toujours pratiqué l’écriture poétique comme un exercice vital.
    La poésie constitue ma colonne vertébrale. Elle est mon souffle et ma raison d’exister. Je n’ai jamais douté fondamentalement de son efficacité à traduire les événements qui ont marqué mon existence et le "monde abîmé" qui est le nôtre.
    Les titres de mes livres fournissent déjà quelques clés de mon univers : Le Sentiment étranger, Vulnéraire, Souffles, Brasier de neige, Visages, Le don, Ici-bas... L’évolution de ma poésie, parfois sombre et tourmentée, toujours jaillie de la vie concrète, réclame  davantage de lumière. Elle allie l’expérimentation de la langue à la précision de l’expression de l’humain, sous toutes ses formes, des plus personnelles aux plus anonymes."

    Sans compter ses publications en revues, Serge Meurant aura vu paraître près de 30 livres, le dernier en date au Cormier en 2021, Empreintes, publié quelques mois avant son décès, survenu le 15 décembre de cette année-là. Précisons que cette maison d'édition
    a accompagné le poète depuis 1975, sur 46 années.

    Voici trois poèmes extraits du recueil qui nous intéresse, épuisé à ce jour,
    Au bord d'un air obscur
     :

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