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Diérèse et Les Deux-Siciles

  • Journal du 21 juin 2026 (extraits), Daniel Martinez

    Suite à son exposition à la galerie de René Drouin, à Paris, en mars-avril 1950, intitulée "Masque", Max Ernst organise le transport de ses œuvres, il écrit alors à son ami le collectionneur James Ducellier, le jeudi 18 mai 1950 : "L’exposition chez Drouin étant terminée, je te demanderai – à toi et à Joe [Bousquet] – de m’accorder quelques jours de délai pour ré-expédier les tableaux à Carcassonne. Il s’agit de faire un film en couleurs (sic) sur mon œuvre, et comme tu peux t’imaginer, la Ville entière [1933-1936] mérite d’y tenir une place importante. On a commencé à "tourner".
    Il s'agissait là d'un court documentaire intitulé Visite à Max Ernst, réalisé par Jean Grémillon en mai 1950, un film extrêmement peu documenté dans les catalogues publics actuels, qui atteste des liens qu'entretenait le peintre surréaliste allemand avec le cercle Joe Bousquet. De fait, Visite à Max Ernst connut une diffusion très limitée.
    Par parenthèse, cette lettre, inédite et dont je vous ai donné un extrait, porte également la signature de l'artiste américaine Dorothea Tanning (1910-2012), alors compagne de Max Ernst.
    La Ville entière.png

    La Ville entière, Max Ernst, 1933-1936, Fondation Beyeler

    Une toile étonnante que voici, où la ville pétrifiée, sans âme qui vive, laisse monter à ses pieds une végétation luxuriante, animée d'une sorte de désir de renouveau, via la Nature dans son extravagance – et qui se révélerait, pourquoi pas, menaçante ? Le ciel lui-même, semble émerger d'un vase stellaire, d'une luminosité végétale et végétative, où baigneraient tout ensemble l'irréalité de la vie humaine rapportée à une instance matérielle ici nommée "ville" : un (mauvais) rêve de l'homme, ou une illusion d'optique devenue, avec le recul, qui est celui du spectateur, interrogation fondamentale.

     

    A me concentrer sur presque rien, à regarder une ligne sur le sol avant de lever les yeux pour y découvrir des pylônes qui portent des câbles sur leurs bras ouverts : lignes verticales, diagonales, horizontales qui les dessinent contre le ciel. Les poutres métalliques dans le lointain ont la minceur d'un trait de crayon, mais elles gardent leur puissance. Magnifiques sculptures, on les imagine composées pour se détacher de la courbure de la terre, ainsi me soutiennent-elles. A leurs pieds je vois les champs mûris comme un tapis qui me porte, qui m'attire pour m'y coucher, m'y oublier. Tandis que l'air est si limpide qu'il paraît coupant, trop dur à vivre. Une fantastique puissance arrêtée, que j'aimerais voir déferler. Toute de dignité, la pièce est blanche de lumière en ce début d'après-midi.

     

    Le regard, seule chose que l'on n'arrive pas à saisir, à surprendre pour le toucher : un puits et au fond de ce puits un autre puits, ainsi de suite jusqu'à ce qu'on aperçoive de l'eau pure ?, le ciel même, comme à travers le cœur de la terre, semble s'allumer dans l'ombre, mystique assez pour l'élever à soi, s'y fondre, s'y confondre. Et, au milieu de l'azur, moins grand que la pupille d'un œil de roitelet, le Soleil. Les proportions importent peu, le vrai chemin à suivre est celui de l'esprit qui, chemin faisant, enrichit ce qui le pousse en ses derniers retranchements.

     

    Pierre me disait : "Les éditeurs hésitent à publier ce type de réflexions, trop décousues pour le lecteur profane, qui cherche plutôt le fil d'une narration, en quête d'une structure sous-jacente." Je lui répondais alors vouloir d'abord écrire pour mon bon plaisir, ou pour un dédicataire inconnu et qui devrait le rester ; que l'édition comme le désir de se faire connaître sont à la réflexion secondaires, semblables à un petit paradis portatif. Ne vaut-il pas mieux finalement échapper au vieux plumeau du temps, préserver son quant-à-soi plutôt que de mendier une place dans le long cortège des prétendants ? Oui, laisser ainsi la vie faire irruption, à l'improviste, la piéger quelque peu dans l'instant puis la laisser voler, essaimer à sa guise. Les livres finissent souvent par devenir des coffrets à souvenirs, les vénérer pour tels serait leur accorder plus d'importance qu'ils n'en méritent.


    Daniel Martinez

  • Journal de Daniel Martinez, du 7 juin 2026 (extraits)

    Mon voyage est un voyage hors des mots. Les choses sont sans nom, tant et si bien que j'ai renoncé à en connaître la nature, au sens premier du terme, qui exclut la volonté humaine. Les choses existent au niveau de leur appellation, indifférenciées comme les animaux d'une espèce, les places, les fontaines que sais-je ?, les allées (en périphérie du quarante-troisième Marché de la poésie, aperçu celle de Pierre Dhainaut, jamais invité par les organisateurs pour autant – souci de se dédommager ?). D'itinéraires et itinérances, c'est bien pour ma petite personne d'un voyage initiatique qu'il s'agit, jonché de fabuleux hasards, dont certains auraient pu me faire perdre la vie, mais... n'est-ce pas la règle du je(u) ? 
    Au fil de l'existence, nous sommes confrontés à un mystère infini : car quel esprit au juste peut prévoir son avenir ? Au vrai, les instants préparés n'arrivent généralement jamais comme on aurait voulu qu'ils arrivent. A tout bien penser, un rien pourra sans crier gare altérer une destinée que l'on aurait voulu conditionner, inscrire à l'avance. Une destinée que l'on aurait voulu écrire au lieu qu'elle ne s'écrive (ou soit écrite).


    * * *

    La prévision, si elle est faite pour écarter la pensée de la mort, laisse celle-ci revenir dans mon inquiétude qui est comme un trouble de la prévision. C'est à la mort que je pense et ne pense pas. Un des amants de Lola Montès (un film d'Ophuls), soit le comte de Landsfeld, lui dit à peu près : "Il faut laisser faire la destinée." Elle lui répond : "Mais il ne faut pas provoquer de destinée impossible." (Elle s'éloigne d'un homme dont elle est amoureuse, comble des paradoxes !) C'est dans cette zone que se situe le trouble évoqué.
    C'est une inquiétude de l'écriture aussi. Ce moment de l'écriture d'une phrase commencée, où l'auteur ignore quel sera son déroulement, ce moment où l'on ne sait pas où l'on est : ce moment même, hors du déroulement.
    Le plus terrible dans l'histoire est que tout est repris dans ce trouble, non seulement le déroulement à venir, mais la nature qu'on tenait pour certaine, des actes passés, leur propre histoire.


    * * *

    Au réveil, me reviennent les premières scènes du film "Les lumières de la ville" (figures au final inversées, mais là sur le mode tragique), lorsque Chaplin est réveillé par la fanfare de l'inauguration du monument sous la bâche duquel il dormait. Dans sa gymnastique, pour se retirer, la main ouverte de la statue vient se positionner devant le nez de Charlot, qui fait une grimace insultante – une moquerie intelligente des canons de la culture petite-bourgeoise ? pour mieux suivre, d'un peu loin dans le temps certes, les leçons du Vagabond. Et ce qui touche au dogme est que je me sens alors parfaitement heureux, de ne pas être des leurs, mais sensible plutôt (c'est mon naturel pas franchement citadin pour le coup, qui pointe le nez) aux framées bruissantes des roseaux : ces leurres perçus aux portes du sommeil, avant qu'en soi le silence se fasse, princier. La boucle est alors bouclée.


    Daniel Martinez

  • "Le temps s'invente", deux prosèmes de Daniel Martinez

    Ciel qui ne serait que glissement de soie sur une lèvre enfantine, vive chaleur où l'ombre rare vole l'envie de boire au merle qui patiente sous les branches basses du noyer. Livre ouvert, aux pages éblouissantes : les mots à s'y loger, rythmés d'élans, d'avancées, d'abrupts silences ont su conduire l'esprit à bon port, butiner l'invisible aussi bien... puis creuser l'écho lointain, celui que laisse perler la Gondoire ici traversée à gué.


    Heures lentes à s'étendre, passées à voir trembler la bande rouge des coquelicots tandis qu'une nappe solaire couvre le vignoble voisin. Des silhouettes se dessinent ici ou là, semblent traverser par une brèche un muret en ruine, couleur de thé clair. Pas loin de la départementale qui sommeille dans les délices de Capoue, panachée de flammèches grisâtres, en retrait de toutes les perfections existantes. Un ramier de passage a cloué l'heure présente dans la mémoire : ainsi du regard, stoppé dans son vagabondage.


    Daniel Martinez
    le 10 mai 2026