"Réfractions", extraits du Journal de Daniel Martinez (15/2 au 23/2)
Façon de reprendre la plume, après une courte traversée à vide, pour tenter de rétablir une sorte d'équilibre intérieur. Vœu de principe : ne rien négliger dans l'enchevêtrement des journées écoulées, de cette chaîne de symboles qui vont et passent tenter de combler les omissions, les lacunes, et dans le même temps où l'on ne peut que se laisser porter, défricher, débroussailler, gratter jusqu'à la roche, la dénuder enfin, pour qu'elle soit telle qu'elle m'apparaît à cette heure, délivrée de ce qui n'est pas elle. Ainsi de l'écriture, telle que je la conçois du moins, sous le prisme des reflets qui nous composent, tandis que nous allons vers le musée du monde redécouvrir ce qui fait l'essence de nos vies. Dans cette liberté tâtonnante que nous permet la conscience.
Au bas d'une esquisse datant de 1963, croquée au stylo bille bleu et aux crayons de couleur, Roger Bissière écrivit : "l'œuvre qu'on fait est une manière de tenir son journal --- Les tableaux on les fait toujours comme les princes font leurs enfants : avec des bergères." Fort de ce regard "qui se contente de découvrir, mais non d'expliquer" (Georges Braque), on se rend compte que l'œuvre échappe à son concepteur et que les idées qui président à la création ne sont que l'écume des passions, pour ne pas dire plus clairement du désir, et par voie de conséquence livrées sont-elles à l'inconnu. Un journal ne sera jamais une somme, mais un échappatoire, mille et une fois renouvelé. Dans l'esquisse même, le plaisir de s'y voir la revoir, avant que de la voir concrétisée.
