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  • "Réfractions", extraits du Journal de Daniel Martinez

    Façon de reprendre la plume, après une courte traversée à vide, pour décider de tout reprendre par le commencement. Vœu de principe : ne rien négliger dans l'enchevêtrement des journées écoulées, tenter de combler les omissions, les lacunes, et dans le même temps avancer, défricher, débroussailler, gratter jusqu'à la roche, la dénuder enfin, mettre à jour les défauts qui la composent, la font telle qu'elle m'apparaît à cette heure.


    Est-ce là une rue ?  Les maisons s'y rangent toutes sur le même côté. De l'autre coule, en contrebas, une rivière. Perpendiculaires à la ligne des façades, des ponts enjambent l'eau, pour mener à des jardins privatifs. En rêve j'y entrai pour cueillir à la dérobée des mirabelles, ces fruits d'or qui m'ouvraient alors à des perspectives que je n'avais pas soupçonnées. Avec en bruit de fond, la rumeur du grand seigneur nomade qu'est le vent : ni d'avant, ni de maintenant, mais de toujours : un lieu où le temps se serait effacé.


    Jusqu'aux fibres, aux veines en allées, la tête lui tourne une seconde : c'était à cause de la bouffée de chaleur qui montait des pierres, et à cause de la lumière, de sa réverbération, une lumière sans ombre, car le soleil tombait à pic. On était au tout début d'août. Comme, cheminant entre des murets de pierre sèche, il continuait son ascension, le recul qu'il prenait ainsi par rapport au village qu'il avait quitté il y a de cela quelques heures déjà ne faisait que le rapprocher en esprit de son point de départ. Il a donc décrit en lui une sorte de boucle et y voit l'image de sa vie. Dans un presque imperceptible grésillement d'azur.


    Le grand platane de la cour, dupé par une illusion d'immensité, se refuse à ciller devant le soleil, fièvre et triomphe. Entre les formes alentour, ces densités, la beauté se laisse percevoir, qui est avant tout une attente déçue. Devenue progressivement promesse, elle nous fait durer par réfraction. On éprouve alors la sensation d'être remonté du royaume des morts pour y rencontrer un mystère sans mots, sans identité, ce serait à se demander comment ne pas être emporté par lui, qui se nourrit de lui-même, où se fomente et s'accomplit une sorte d'Arcadie, ranimée par le geste d'un seul arbre, et les signes qu'il adresse au monde, en majesté.


    A force de laisser sa mémoire vagabonder ainsi, dans une sorte de mirage peuplé de statues sonores, il sent se défaire la figurativité de la langue quand le champ qu'elle marque serait celui de la transformation de tout être muet en être parlant où se loge le noyau mimétique dur à partir duquel nous communiquons. Les feuilles peuvent y devenir des arbres, les lèvres qui d'ordinaire servent à nommer converties en collines, par la pente de l'esprit ; les flocons de neige qui guettent aujourd'hui certaines régions de l'Hexagone, en akènes de pissenlits, trop volatils pour risquer d'être saisis (il finirait de la manière son rouleau de pellicule). Car il faut tâcher d'appréhender en ses terres, même l'insaisissable. Au bord de la parole, en un lieu qui resterait à définir, il se tient là, comme devant les oiseaux de Fra Angelico, happé par la toile, premier étoilement, multiplié par mille, de l'humaine – et bien trop réelle – condition.


    Daniel Martinez