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Mon voyage est un voyage hors des mots. Les choses sont sans nom, tant et si bien que j'ai renoncé à en connaître la nature, au sens premier du terme, qui exclut la volonté humaine. Les choses existent au niveau de leur appellation, indifférenciées comme les animaux d'une espèce, les places, les fontaines que sais-je ?, les allées (en périphérie du quarante-troisième Marché de la poésie, aperçu celle de Pierre Dhainaut, jamais invité par les organisateurs pour autant – souci de se dédommager ?). D'itinéraires et itinérances, c'est bien pour ma petite personne d'un voyage initiatique qu'il s'agit, jonché de fabuleux hasards, dont certains auraient pu me faire perdre la vie, mais... n'est-ce pas la règle du je(u) ? Au fil de l'existence, nous sommes confrontés à un mystère infini : car quel esprit au juste peut prévoir son avenir ? Au vrai, les instants préparés n'arrivent généralement jamais comme on aurait voulu qu'ils arrivent. A tout bien penser, un rien pourra sans crier gare altérer une destinée que l'on aurait voulu conditionner, inscrire à l'avance. Une destinée que l'on aurait voulu écrire au lieu qu'elle ne s'écrive (ou soit écrite).
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La prévision, si elle est faite pour écarter la pensée de la mort, laisse celle-ci revenir dans mon inquiétude qui est comme un trouble de la prévision. C'est à la mort que je pense et ne pense pas. Un des amants de Lola Montès (un film d'Ophuls), soit le comte de Landsfeld, lui dit à peu près : "Il faut laisser faire la destinée." Elle lui répond : "Mais il ne faut pas provoquer de destinée impossible." (Elle s'éloigne d'un homme dont elle est amoureuse, comble des paradoxes !) C'est dans cette zone que se situe le trouble évoqué. C'est une inquiétude de l'écriture aussi. Ce moment de l'écriture d'une phrase commencée, où l'auteur ignore quel sera son déroulement, ce moment où l'on ne sait pas où l'on est : ce moment même, hors du déroulement. Le plus terrible dans l'histoire est que tout est repris dans ce trouble, non seulement le déroulement à venir, mais la nature qu'on tenait pour certaine, des actes passés, leur propre histoire.
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Au réveil, me reviennent les premières scènes du film "Les lumières de la ville" (figures au final inversées, mais là sur le mode tragique), lorsque Chaplin est réveillé par la fanfare de l'inauguration du monument sous la bâche duquel il dormait. Dans sa gymnastique, pour se retirer, la main ouverte de la statue vient se positionner devant le nez de Charlot, qui fait une grimace insultante – une moquerie intelligente des canons de la culture petite-bourgeoise ? pour mieux suivre, d'un peu loin dans le temps certes, les leçons du Vagabond. Et ce qui touche au dogme est que je me sens alors parfaitement heureux, de ne pas être des leurs, mais sensible plutôt (c'est mon naturel pas franchement citadin pour le coup, qui pointe le nez) aux framées bruissantes des roseaux : ces leurres perçus aux portes du sommeil, avant qu'en soi le silence se fasse, princier. La boucle est alors bouclée.