"Je m'aperçois que je me suis peu étendu jusqu'ici sur le paysage. C'est l'occasion de tâcher de m'expliquer, une fois pour toutes, sur mes rapports avec la nature, en général. Si je ne trouve jamais rien, ou à peu près, à en dire ni à lui dire, c'est sûrement pour les mêmes raisons profondes qui vous font demeurer coi dans l'intimité d'un être bien-aimé. On reste là, muet — comme un peu engourdi — mais bourré de sentiments intransmissibles et dans une pareille qualité de silence. C'est lorsqu'on se tait qu'on a le plus à dire."
Il s'agit là d'un extrait de Poussières de la route, un recueil de chroniques publié à titre posthume en 2002 chez Le Dilettante. S'y trouvent réunis des textes écrits entre 1945 et 1955, confiés au préalable à divers journaux et revues.
Paradoxe des paradoxes pour un écrivant qui s'efface devant ce qui semble lui revenir en propre, ici face à la nature, personnifiée, au cœur de laquelle impassible il se sent spectateur plutôt qu'acteur, témoin qu'il est de l'impuissance des mots à signifier pleinement ce que l'on voudrait faire d'eux, des messagers fidèles. Cet apparent effacement face aux possibles trahisons de la langue n'agit pourtant pas comme une dissociation, mais préfigure sa démarche d'auteur, surmontant le silence initial. Au prix de l'écriture, salvatrice.
On en aura fait, d'Henri Calet, un pur écrivain parisien, ce qui n'est pas tout à fait exact, lorsque l'on se rappelle par exemple qu'au 31 juillet 1930, une date charnière dans son existence, il va jusqu'à dérober dans le coffre-fort de l'entreprise du huitième parisien qui l'employait, L'Electro-Câble, environ 250 000 francs, pris de court qu'il était par son goût des courses hippiques et un train de vie supérieur à ses moyens !
Suite à cette escroquerie, Calet s'enfuit alors en Amérique du Sud et s'installe à Montevideo sous une fausse identité. Il y passe plusieurs mois, fréquente les milieux d'exilés, connaît une période de grande précarité et commence à imaginer ce qui deviendra plus tard Un grand voyage (Gallimard, 1952). Précisons aussi qu'en mars 1934, après son retour clandestin en France, et accompagné de son amie Rozsi, le couple séjourne d'abord au Portugal, puis gagne l'archipel des Açores, où le romancier s'installe quelque temps à Ribeira Grande, sur l'île de São Miguel. C'est là qu'il commence la rédaction de La Belle Lurette, son premier roman, qu'il achèvera ensuite dans sa chambre de la rue Edgar-Poe, à Paris – et qu'il verra édité, soutenu dans sa démarche par Jean Paulhan, en 1935, chez Gallimard. Il avait alors 34 ans.
A suivre, un hommage de Pierre d'Ovidio, écrivain français (1949-2019), venu à l'écriture après la lecture d'Henri Calet ; et dont le premier roman publié, La Vie épatante (Phébus, 2001), est souvent considéré comme un hommage discret à l'auteur du Tout sur le tout (Gallimard, 1948).
"Nos livres ne sont pas nous, mais nous sommes nos livres." Henri Calet
Cette phrase d'Henri Calet est pour moi assez mystérieuse dans son apparente simplicité mais il me semble que sa pertinence est indiscutable : le roman dépasse son auteur puisqu'il le met en jeu au-delà de sa personne, de son moi "intime".
J'ai souhaité mettre en exergue à ces quelques réflexions, forcément modestes – je ne suis ni critique littéraire, ni enseignant en littérature, lecteur de romans mais livré au hasard de pioches (bonnes ou moins bonnes) dans les rayonnages des librairies ou de ma bibliothèque municipale –, cette citation pour payer tribut à Calet. Calet dont les livres ont été pour moi l'occasion de redécouvrir un type de littérature qui parle de l'humain, des rues, de l'air qu'on respire en même temps que tous les autres, avec une qualité de style et un humour sobre – Francis Ponge parle d'"humour laconique et glacé" –, et, si je m'accorde sur le laconisme, il fait erreur selon moi quant à la température. Le "tous les autres" n'est jamais absent chez Calet, y compris dans Les Grandes Largeurs, ces balades dans Paris qui m'ont fait aimer une ville et des quartiers que je n'ai jamais connus. Question d'âge. Calet a su décrire, à travers des romans aussi personnels que La Belle Lurette ou Le Tout sur le tout, une époque qu'il me semble avoir vécue grâce à lui, et j'ai emprunté son wagon de métro de la crise de l'entre-deux guerres : "On respirait l'odeur des femmes et de leurs parfums fabriqués et pas chers. On se nettoyait les dents avec un coin du ticket ou les oreilles avec les doigts. Les petites filles aux nuques sales lisaient des bouquins graisseux, des bouquins qui avaient circulé. Une bonne portion d'amour imprimé dans la moisissure des tunnels, loin de la famille aigre. Les jeunes gens, mes collègues en viande fraîche pour guerre prochaine, s'envoyaient les colonnes de performances sportives de leurs journaux multicolores. J'arrivais fatigué au bureau."
La description vaut démonstration. Par la fiction, Calet dit les années trente avec autant sinon plus de justesse qu'un ouvrage spécialisé. Je sais – un peu – de quoi je parle ; j'enseigne l'Histoire et j'ai fait les études universitaires qui y conduisent...
Décrit-il seulement les années trente ? Le métro, s'il fait moins de bruit car chaussé de pneumatiques, transporte à peu près les mêmes types. Nous. Alors la fiction décrit le réel et l'anticipe, à moins que le réel soit statique, et cela pose un autre problème : le mouvement d'émancipation humaine et ses rapports avec le roman. Un mouvement que je ne perçois pas très bien ou qui me semble passablement brouillé. S'agirait-il d'un effet de sa trop grande vitesse ? Propos pessimistes qui ne demandent qu'à être démentis...
L'Histoire, le contexte historique, est pour moi la chair qui habille les personnages, c'est par elle que l'intime ne tombe pas dans l'introspection (quelque respectable que puisse être la production qui s'en nourrit), c'est elle qui plante le décor et donne aussi du sens au récit et, dans cette perspective, le Zola de Germinal ou La Terre n'a rien perdu de sa force d'évocation malgré près de cent cinquante ans passés, ni de sa modernité puisque "le souci du sens et de la relation avec l'Histoire" ne me semble pas être vraiment une "nouveauté". C'est en tout cas ainsi que je comprends la phrase fameuse de Stendhal : "Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route."
Pierre d'Ovidio