Journal du 1er novembre 26, de Daniel Martinez
Notre pensée fait fonds de nos dénuements. Elle engraine les mots qui la nomment. Et ce que je nomme, dans l'instant de la nomination, n'est que cela qui me manque le plus : "l'infinition même", pour aller vite. L'homme, tout malmené qu'il soit, sait garder en lui la réserve nécessaire qui lui permettra de se surpasser, balloté entre ce qui l'attire et le déchire, sans qu'il sache vraiment pourquoi poursuivre, mais porté à garder espoir dans le déroulement de cet âge antérieur et intérieur au monde. Animé par les rouages de ce qu'on ne maîtrise pas, ou bien peu.
Comment dire ? Une conversation intéressante hier en soirée avec P*. A propos de ma remarque, dans une page de mon Journal publié dans le numéro 94 de Diérèse, soit : "Exit Rousseau." Un jugement un peu rapide certes... et volontiers provocateur. Mais l'état d'innocence originel, le mythe du bon sauvage sous la lunette rousseauiste a le don de me faire sourire. Est-ce que c'est donc vraiment selon ses dires la propriété qui aurait perverti l'homme, ou bien une sorte de maladie congénitale, qui a porté l'homo sapiens à se faire la guerre, même du temps des chasseurs cueilleurs où cette notion de propriété, de territoire était ma foi bien vague.
Dans un cadre personnel, je n'ai qu'à regarder faire nos deux filles, préadolescentes : elles partagent bien sûr un certain nombre de petites choses mais sont très attachées à tel ou tel objet qui appartient exclusivement à l'une et pas à l'autre, entraînant pour la contrevenante cris et grincements de dents. Car ce n'est pas la valeur intrinsèque du bien qui entre en ligne de compte, mais l'attachement affectif qui lui est porté. L'affect est premier, la notion de propriété, est elle ancrée dans notre vécu. Son exploitation sociale, dans son intransigeance, a conduit aux dérives que l'on sait...
Si l'histoire de l'humanité est aussi misérable dans ce qu'elle révèle de la nature humaine, c'est bien que présupposer un homme spontanément bon est une erreur ; tout comme de le présupposer foncièrement mauvais. Le culte viriliste qui a traversé les époques y répondrait plutôt, peut-être généré lui-même par une nature qui fut d'abord hostile avant que l'être humain prétende la dominer, ce qui est en partie inexact. Alors : d'où vient, provient la sauvagerie humaine ? La réponse me semble aller de soi : de nos origines sauvages, qui rongent comme un acide de l'intérieur. La perversion de l'homme par la notion de propriété telle que l'envisage Rousseau n'est en fait que l'un des artéfacts de notre condition terrestre, non répréhensible en soi.
Ce disant, quelle serait l'antidote à la marche chaotique du monde, s'il en est une ? Dans Les Faux-Monnayeurs, Gide parle avec à propos d'une "force antiégoïste de décentralisation" (feuillet du Journal en date du 18 octobre), décentralisation qui pour le coup n'a rien d'étatique mais se réfère à la désindividualisation : et là, on me reprochera d'idéaliser. Mais pourtant. Ne se nourrit-on pas, à défaut, d'idéal ?
Le jeu des oppositions gouverne le monde, comme il en est à l'intérieur de la phrase qui voudrait appréhender la richesse de ce qui la constitue au fur et à mesure qu'elle se donne à lire, qu'elle se livre. Un certain goût pour le baroque ne m'est pas étranger, quand il échappe à la règle commune. Nous sommes, en nous-mêmes, le lieu d'un affrontement constant, la vie se joue à ce prix, mise en demeure en soi, face à l'inconnu. S'agirait-il en somme de tenter d'effacer par ce biais une part d'étrange, d'incertitude propre au désir, celui d'anticiper les mécanismes de la création ?, pas vraiment. Seule la conscience de sa fragilité gouverne la pensée, obéissant à ses lois propres, hors des délires du moi.