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  • Une magnifique lettre inédite d’Octave Mirbeau à Claude Monet, lui racontant toute l'admiration que Rodin lui porte.

    À l’été 1887, Octave Mirbeau s’installe avec son épouse Alice Regnault à Kérisper, près d’Auray, dans le Morbihan. Il y découvre une Bretagne qui le séduit profondément et qu’il décrit comme un lieu préservé, où la nature et les êtres semblent avoir conservé une beauté primitive. Auguste Rodin, qui séjourne quelque temps auprès du couple, partage cet enthousiasme. C’est dans ce contexte que Mirbeau écrit à son ami Claude Monet, alors en proie au doute et au découragement.

    Dans cette lettre, datée par Pierre Michel « vers le 10 septembre 1887 », Mirbeau tente de convaincre Monet de ne pas détruire ses toiles et de prendre quelque distance avec l’exigence de perfection qui le tourmente. Il célèbre avec ferveur son génie artistique, affirmant qu’il est « le plus grand, le plus sensible, le plus compréhensif artiste de ce temps ». Il rapporte également l’admiration de Rodin pour le peintre, dont les œuvres lui auraient appris à reconnaître la beauté de la nature elle-même.

    L’invitation à venir séjourner à Kérisper n’est donc pas seulement une proposition amicale : Mirbeau y voit un moyen de soustraire Monet à ses « angoisses » et de lui faire retrouver, au contact d’une nature nouvelle, l’élan créateur. La lettre témoigne ainsi de l’intensité de leur amitié et de la place exceptionnelle que Mirbeau accorde à Monet dans sa conception de l’art moderne. Voici :

         "Mon cher ami,

         Excusez-moi bien ; pardonnez-moi mon long silence, mais ne l’attribuez pas à un mécontentement. Certes, j’aurais eu un grand plaisir à vous avoir, mais je ne suis pas un enfant et je sais m’imposer une contrariété, quand il y a des choses supérieures en jeu. Votre grand et magnifique talent m’est cher comme votre amitié ; soyez bien persuadé de cela, et je vous aime pour vous comme pour ce que vous représentez à mes yeux, de vrai génie. Aussi votre lettre m’a-t-elle causé une véritable affliction. Je comprends vos angoisses, vos découragements, parce que je ne connais pas d’artiste sincère qui ne les ait éprouvés et qui n’ait été injuste, absolument injuste vis-à-vis de lui-même. Vos toiles grattées ? Ah quelle folie ! Et je suis si convaincu qu’il y en avait dans le nombre d’admirables et que toutes avaient la griffe de ce que vous êtes, c’est-à-dire le plus grand, le plus sensible, le plus compréhensif artiste de ce temps. Ne croyez pas que j’exagère ce que je pense de vous. Non. Et je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Rodin, qui vient de passer quinze jours avec nous, est comme moi. Nous avons causé de vous combien de fois, et si vous saviez quel respect, quelle tendre admiration Rodin a pour vous ! Dans la campagne, sur la mer, devant un horizon lointain, un frissonnement de feuillages, une fuite de mer changeante, il s’écriait avec un enthousiasme qui en disait long : « ah ! que c’est beau… C’est un Monet ». Il n’avait jamais vu l’océan et il l’a reconnu d’après vos toiles ; vous lui en avez donné l’exacte et vibrante sensation. Que vous dirai-je, mon ami ? Vous êtes atteint d’une maladie, d’une folie, la folie, la maladie du toujours mieux. Mais il est un point que l’homme ne peut dépasser. La nature est tellement merveilleuse, qu’il est impossible à n’importe qui de la rendre comme on la ressent ; et croyez bien qu’on la ressent moins belle encore qu’elle n’est. C’est un mystère.

         Savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous changer de milieu pendant quelque temps. Venez ici. C’est la solitude admirable et complète. Les siècles n’ont point passé sur ce coin de nature. Les hommes y sont magnifiques, nobles et beaux, comme aux premiers âges. C’est le triomphe du gothique. À chaque instant, il vous semble voir des évocations de Van Eyck. Et puis la lande a refleuri, et l’automne qui commence, donne au paysage un peu dur d’accent, un incomparable et poignant mystère. Je vous assure, mon cher ami, qu’il est impossible de voir quelque chose de plus beau, et je suis convaincu, que dans ce calme, et devant cette nature nouvelle pour vous, vous reprendriez courage. Rodin était désespéré de s’en aller. Il me disait à tout bout de champ « … venez, si j’étais débarrassé de mes tracas, je viendrais m’installer ici pour toujours. Avec quelle joie je laisserais mes modèles italiens pour ceux là ! Et comme j’aimerais à exprimer cette nature, bêtes, hommes, plantes ! » Et il avait raison. Venez donc mon cher Monet, ne fut-ce que huit jours. Et vous vous en trouverez bien.

        Quant à moi, je ne fais rien de bon. Cela me décourage aussi, mais ne m’étonne pas. A mesure que j’avance dans mon roman, j’en vois aussi toute la vanité, toute l’imbécillité. Mais il y a entre nous deux cette différence que vous avez tort d’être ainsi parce que vous vous jugez mal et que j’ai raison parce que je me juge bien. Mais j’ai des joies aussi. Je vis avec des poules, avec des plantes, avec un tas de choses et d’êtres qui m’émerveillent. Car je commence à en comprendre le langage. Je ne me plains donc pas trop de mon lot ; il y a tant de gens qui ne savent rien voir, ni rien entendre.

         Alice travaille un peu [la courtisane et actrice Alice Regnault (1849-1931) qu'il épousa en catimini en mai 1887]. Elle fait vraiment des progrès notables. Mais quelle volonté ! Et puis ces idées préconçues, tout ce petit travail intérieur de la femme qu’il faut vaincre ! Ça n’est pas une petite affaire.

         Vous savez que je reste ici jusqu’au mois de mars. Et peut-être, si la propriété n’est pas vendue, comme il en est question, parait-il, que je la louerai définitivement. Car j’aurai beau chercher, jamais je ne retrouverai cela.

         Je vous embrasse, mon cher Monet, bien tendrement. Réfléchissez à ce que je vous dis. Ne vous entêtez pas sur place, dans une nervosité qui vous fait du mal ; et prenez bravement votre parti de venir perdre quelques jours avec nous. Et comme je vous connais ce ne sera pas du temps perdu.

         Rappelez-moi au souvenir de Mde Hoschédé, et encore bien affectueuse poignée de mains de nous deux.

    Octave Mirbeau

    Références bibliographiques :

    - Correspondance générale d’Octave Mirbeau, éd. Pierre Michel, avec la collaboration de Jean-François Nivet, t. I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2003, p. 706.
    - Mirbeau, Octave, Correspondance avec Claude Monet, éd. Pierre Michel et Jean-François Nivet, Tusson, Éditions du Lérot, 1990.