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  • Un poème inédit en français, de Vittorio Sereni, non repris dans l'édition définitive de son livre "Stella variabile"

    Vittorio Sereni a composé Stella variabile dans les toutes dernières années de sa vie, livre pour lequel il obtiendra le prix Viareggio de poésie, en 1982, un an avant sa mort. Une histoire passionnante que je vais vous conter porte sur le seul poème que Vittorio a retiré de Stella variabile, d'abord paru en plaquette en 1979 pour l'Associazione Cento Amici del Libro, imprimée à 130 exemplaires hors commerce, illustrée par Ruggero Savinio. Deux années plus tard, la première édition commerciale éditée chez Garzanti ne reprend plus ce poème, qui porte un prénom qui ne m'est pas inconnu, mais en italien cette fois : "Diana".

    Je m'y suis donc intéressé de près car, "mystérieusement", ce poème n'a encore jamais été traduit (et je m'en vais réparer cette injustice, car c'est l'un des plus beaux de l'auteur, également traducteur, de Char par exemple, avec ses Feuillets d'Hypnos. Mieux encore : il n'apparaîtra plus dans l'œuvre publiée de Sereni).
    Ce disant, permettez-moi de commencer d'une manière résolument non classique par le dernier vers de ce texte, car... à mieux y regarder, il aurait un caractère "explicatif" et permettrait donc de mieux entendre l'entièreté du poème : "Et à te reprocher la mort." Précisément, pourquoi dire : "te reprocher la mort" plutôt que "te pleurer" ou encore "regretter ta mort" ? Le verbe "reprocher", dans pareil contexte, est inhabituel. Il suppose une responsabilité. Or si Diana est morte d'une maladie, l'expression paraîtrait étrange. Si elle était morte volontairement... le mot deviendrait soudain beaucoup plus chargé. Sans aller jusqu'à dire qu'il le prouve, mais.

    On commence à comprendre que si ce texte n'a pas été repris dans une publication commerciale (un parallèle pourrait être fait avec le "Nous deux encore", de Michaux qui demanda, par pudeur envers son épouse disparue, le retrait des exemplaires restés en vente après la parution de ce recueil et n'en permit aucune réédition ante mortem) ; si Diana n'a pas été repris, c'est assurément parce que Sereni voulait protéger l'intéressée jusque dans la mémoire, celle qui les liait tous deux. C'est "presque" un poème du secret. Et si secret il y a, il réside dans le fait que la véritable histoire ne peut plus être racontée. Une sorte d'impératif moral, pour emprunter ici à Kant.

    Vittorio n'est pas un poète qui absout. Il est un poète qui retire les êtres aimés au tribunal des vivants. La dernière strophe ne cherche pas à justifier Diana. Elle refuse qu'elle soit réduite à sa mort. Le chant est plus ancien, plus profond, plus vrai : "Et le chant, mon amie, qui fut le tien sur terre". Pour Sereni, la mort n'est qu'un événement. Le chant est une personne. Et lorsque ce chant "recommence à faire mal", le poète éprouve de nouveau l'impulsion paradoxale de lui "reprocher la mort" – non pour la condamner, mais parce que la disparition interrompt une présence qui continue d'agir en lui. Au passage, signalons que dans ce vers : "E il canto che fu tuo sulla terra", le mot canto, extraordinairement chargé dans la poésie italienne – depuis Dante, Leopardi, puis Montale – désigne la manière singulière d'habiter le monde, la tonalité propre d'une existence. Le chant donc est ici la présence même de Diane au monde.

    Je terminerai par une remarque qui n'est plus seulement philologique mais presque historique. Si ce poème est resté inédit dans l'édition définitive, il est probable qu'il n'ait pas été retiré parce qu'il aurait révélé un amour caché, mais parce qu'il témoignait d'une fidélité. Chez Sereni, les fidélités sont souvent plus secrètes que les amours. Elles ne demandent pas à être expliquées ; elles demandent à être préservées. "Diana" est peut-être le plus discret, le plus déchirant de ces monuments invisibles, intériorisé par le poète. Quant au ciel du début, il n'est pas nécessairement un ciel religieux. C'est le ciel météorologique, lombard. À la fin, "sulla terra" ("sur terre") transforme discrètement ce ciel en horizon métaphysique sans jamais le dire. Poème du deuil donc, mélancolique mais sans effet larmoyant, sans aucune référence biographique, tout en allusions et en délicatesse. 


    Mais lisez plutôt :

     

    Diane

    Ton ciel d'autrefois revient
    Sur les belvédères de Lombardie.
    Il s'amasse en touffeurs nuageuses
    Et de tes yeux exilant tout azur
    Il se recueille et se repose.

    L'heure fraîche reviendra pourtant
    Avec le vent qui se lève sur les canaux,
    Avec le ciel
    Qui s'étire vers le lointain le long des rives.

    Reviens-tu toi aussi, Diane,
    Entre les tables dressées en plein air
    Parmi les gens qui boivent, attentifs,
    Sous la lune lointaine ?

    Un orchestre bourdonne en sourdine ;
    Dans l'ariette qui s'en échappe
    Je reconnais ton passage onduleux.

    Dans le soir, ton nom fier s'adoucit
    Si quelqu'un le murmure
    Sur tes traces.

    Le mois de juin s'en vient bientôt
    Avec l'aride fleur du sommeil
    Eclose aux plus tristes faubourgs.

    Et le chant, mon amie, qui fut le tien sur terre
    Se remet à faire mal
    Comme une haleine qui court sur la mémoire,
    Et à te reprocher la mort.

    Vittorio Sereni
    traduit par Armand Messagier