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  • Journal du 6 août 2026, Daniel Martinez (extraits)

    Comment expliquer cela ?, cette coïncidence. Il faisait chaud, j'avançais lentement. A main gauche, les champs moissonnés de la Brie formaient de vastes étendues brûlées, çà et là un sentier traversait l'étendue râpeuse jusqu'à des pavillons isolés. Et puis, m'arrêtant à l'ombre pour souffler, une pie est venue se poser sur mon bagage à quelques pas de là, dénichant du bout du bec les broutilles de mon dernier repas, à peu près invisibles. Et, quand elle eut fini de picorer ces reliquats j'ai vu, distinctement, à cet instant s'envoler l'âme de celle qui m'avait donné la vie. Elle avait pris forme de ce que l'on voit peints sur certaines tombes dans le Rājasthān, des signes esquissés tout en courbes et plus légers que l'air, si légers que l'on se demande comment le temps ne les a pas déjà effacés de la pierre qui les retient. Et tandis que ces enveloppes spirituelles prenaient ci-devant de la hauteur, l'ombre de l'ombre de la pie se faisait de plus en plus diaphane... jusqu'à ce que l'oiseau disparaisse à son tour, ne laissant derrière lui qu'un semblant de souvenir, d'un impalpable ailleurs.

    Relisant Jacques Rancière dans son fameux livre "La haine de la démocratie", paru en septembre 2005 aux éditions La Fabrique. Ce dense opuscule aborde un sujet fondamental dont les réseaux sociaux (qu'il convient de consulter malgré toutes leurs approximations fautives) ne rendent compte que très partiellement : oui, il y a bien une méfiance des élites ou dites telles envers la démocratie, en ce qu'elle sous-tend une perte de pouvoir ou à tout le moins une dilution d'icelui, par le jeu des institutions mêmes censées pourtant servir à tous, sans distinction : le "problème" est justement là. On a pu ainsi analyser l'explosion libertaire de 68 comme un pur artifice sociétal où des filles et fils bien-nés ont voulu prendre les rênes d'un rêve de libération qu'ils voulaient leur chose, tout d'abord. L'histoire aura retenu le terme de "révolution culturelle". Faute de mieux.


    Abasourdi par l'angle de vue et le manque d'à-propos d'Ernaux dans son recueil Le Jeune homme, récit autobiographique où l'auteure, qui recevra le prix Nobel de littérature cinq mois après, évoque notamment l'achat de crèmes de gruyères (pour leur prix modique) par son amant, histoire de souligner au passage quelle était de fait la différence, de classe. (Chut : on me dit polémiste, mais non, il y a erreur sur la personne). La tête de l'intéressé découvrant cette trahison !, littéraire ?


    Une vie somme toute fabuleuse que la mienne, je me sens à présent plus libre d'en parler qu'autrefois, allez savoir pourquoi ! J'ai adoré, mais pas à la manière d'Ernaux, contourner quand il m'était permis l'obstacle apparent des classes sociales, pourtant rigide, m'y immiscer donc, par la bande, car bien que pas spécialement fortuné – doux euphémisme – j'ai toujours considéré qu'un être humain, quel que soit son extraction, méritait le respect (même si la réciproque s'est fait attendre de longue date). Un jeu de ma part, vous l'aviez compris, "pour voir" comme on le dit au poker.


    Retour à mon histoire à présent, permettez : ma défunte sœur avait connu un luthier qui habitait le Faubourg Saint-Antoine, à Paris. Ses parents avaient acquis quelque célébrité, le père fréquentait le milieu du théâtre de boulevard, plus encore que celui du cinéma. Ses relations avec les grands acteurs comiques en vogue provenaient d'abord de ses pièces, souvent écrites sur mesure pour un interprète précis. La mère de ce luthier de bonne famille était comédienne de théâtre, issue du monde du spectacle, avec une carrière qui s'est développée dans le même univers que celui de son mari. Elle a participé aux débuts du succès de son époux en créant notamment des rôles dans ses pièces.


    Ce ne fut qu'une aventure pour le facteur de luth et Elisabeth, ma petite sœur, dans les "eighties", qui devait mettre fin à ses jours en 2007. Mais je fus, du temps de leurs amours, invité par le couple occasionnel dans l'appartement des parents, qui vivaient la moitié de l'année sur une péniche, l'autre moitié, on ne peut plus bourgeoisement, avenue Franklin-Roosevelt, là où j'avais été convié. C'était à l'occasion d'un Noël, nous avions commencé par une belle tranche de foie gras sur toasts... Moi qui ne mangeait pas toujours à ma faim à cette époque-là, je prenais tout mon temps à déglutir, occasion rêvée...
    Sachant qu'à cette heure je ne puis donner de noms car tous les acteurs de cette histoire, hormis le couple d'artistes, sont vivants. Le luthier en question a depuis donné naissance, de par une autre liaison, à une fille répondant au doux prénom d'Honorine – qui ne sait rien de cet épisode de la vie de son géniteur. Tandis que ma sœur, elle, est enterrée le long d'un mur, au cimetière de Clamart, une croix noire brisée sur sa tombe - à interpréter comme une existence brutalement interrompue par la mort, jugée prématurée. Il est vrai.

     Daniel Martinez

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